17 mai 2015

Petites violences ordinaires

Je sais que j'ai la chance qu'Élise compte pour ceux qui comptent pour moi mais ça ne me suffit pas. Je ne veux pas qu'elle existe à moitié, selon le contexte ou l'interlocuteur. Je veux qu'elle existe partout, tout le temps, avec tout le monde.

Pas comme avec ce couple rencontré au mariage d'amis communs, auquel nous avons assisté avec Gaspard et Hector. Alors que nous discutions de banalités (vous faites quoi dans la vie, vous venez d'où, etc.), mon mari résume notre couple en quelques chiffres : "Dix ans d'amour, huit ans de mariage et ...". Devinant de quoi mon mari allait alors parler, cette jeune femme a jugé bon de compléter elle-même : "et deux enfants". Alors même que nous venions de parler d'Élise. J'ai corrigé immédiatement mais elle n'a pas réagi.

Pas comme avec cette bénévole associative rencontrée à l'occasion d'un atelier de portage. Alors qu'elle remplissait une fiche de renseignements me concernant en vue de mon adhésion à l'association (dont la mission principale est le soutien de l'allaitement maternel), elle me demande combien j'ai d'enfants : "Trois dont un décédé". Et elle de me répondre sans vergogne : "Je note deux alors". Ma fille ne peut pas être allaitée ni portée alors elle ne compte pas pour ta p..... d'association, c'est ça ?! Mais je n'ai rien dit, je me suis contentée d'un "Hmmm" qu'elle a dû prendre pour une forme d'approbation.

Pas comme avec la kiné chez qui je fais ma rééducation périnéale post-Hector et chez qui j'avais également fait celle post-grumeaux. Elle connaît déjà Gaspard puisque je l'emmenais avec moi lors de mes séances l'an dernier. Elle a maintenant rencontré Hector puisque je l'emmène également avec moi. Et à défaut de connaître Élise elle-même, elle connaît son existence. Cela ne l'a pas empêchée de me demander, le sourire aux lèvres, sans doute fière de sa petite blague : "Deux garçons ! Vous ne vouliez pas de petite fille ?". Aussi spontanément que posément, je lui réponds qu'ils ont en réalité une sœur, m'apprêtant à lui rafraîchir la mémoire. Et elle de répondre du tac au tac : "Oui, oui, avec Gaspard, vous m'aviez dit". Si tu te souviens d'elle, pourquoi tu fais comme si elle n'existait pas alors ?! 

Réflexion

Quand je revendique l'existence d'Élise, quand je milite pour la reconnaissance du deuil périnatal, je veux bien admettre que les gens n'aient pas forcément envie d'aller sur ce terrain-là. Mais quand je me contente de parler d'elle et de décrire ma famille telle qu'elle est, pourquoi me refuse-t-on ce droit ?!

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16 septembre 2014

Oui, mais non

Pour connaître le numéro de sécurité sociale de Gaspard (je vous donne un indice : il commence par "1" ^^), j'ai téléchargé la semaine dernière son attestation de droits à l'assurance maladie, où j'ai découvert ceci : "rang de naissance = 1" alors qu'il est né précisément cinq minutes après Élise.
Je me suis donc demandé si c'est parce qu'Élise est née sans vie - et pas née avant de décéder - que Gaspard est de fait considéré comme le seul - et donc le premier - enfant de ma première grossesse. Pour en avoir le cœur net, j'ai écrit à la sécu qui m'a répondu ceci :

"Je fais suite à votre message en date du 10 septembre 2014, concernant le rang de naissance de votre enfant Gaspard.
Cette notion de rang de naissance sert uniquement pour permettre de rattacher 2 enfants ayant la même date de naissance au dossier d'un même assuré.
Notre système informatique ne peut créer de rang 2 dans le cas où un seul enfant figure au dossier.
Je suis donc dans l'impossibilité de répondre favorablement à votre requête."

En l'occurrence, si je résume : ma fille n'existe pas pour des raisons informatiques !
Je pensais que l'informatique était au service de l'humain. Visiblement, c'est l'inverse...

Pourtant, j'avais mis les formes dans mon mail.
Pourtant, la sécurité sociale reconnaît ma fille pour d'autres aspects : j'ai eu droit à un congé maternité pour jumeaux et aurai droit, pour le haricot, à un congé maternité pour troisième enfant.
C'est "drôle" d'ailleurs : dans ce billet, je me demandais quel rang de naissance je devrais indiquer pour Gaspard si la question se posait un jour. J'ai maintenant la réponse...

Pourtant, c'est pour Élise que le travail a été le plus long et le plus douloureux.
Pourtant, c'est bien Élise que j'ai rencontrée avant Gaspard.
Pourtant, c'est bien Élise que j'ai dû m'empresser "d'oublier" temporairement pour donner naissance à son frère au prix d'un dernier effort.
Pourtant, c'est bien Élise qui née à 00h22, et non à 00h27.
Pourtant, c'est bien Élise qui a fait de moi une mère.
Pourtant, c'est bien Élise notre premier enfant sur notre livret de famille.

10 décembre 2013

Une question d'équilibre

Voici ce que j'ai entendu il y a quelques jours, lors d'une rencontre sur l'endométriose dont je vous parlerai peut-être plus tard, de la bouche d'une fille qui est maman, qui a perdu son frère, qui a vu sa mère perdre un enfant :

"Tu as ton fils." "Tu en feras un autre."
"Ton fils est là, c'est son équilibre qui est en jeu. Il ne faut pas vivre ton deuil quand il est avec toi."

Sauf qu'il est tout le temps avec moi et que je fais comme je peux, avec mes forces et mes failles, mes doutes et mes craintes, mes angoisses et mes envies.
Je suis consciente de l'impact que mon état peut avoir sur Gaspard et je redouble de vigilance pour ne pas l'étouffer avec ma douleur mais c'est un effort qui demande beaucoup d'énergie, de force, de maîtrise de soi, de lâcher prise aussi.
Et comme dirait la psy, cela fera partie de son histoire, de sa construction. Il aura peut-être, sûrement même, une maman plus fragile en tant que personne, en tant que femme, en tant que "maman d'Élise" mais je ferai tout pour être la "maman de Gaspard" qu'il mérite et dont il a besoin pour grandir, se construire, s'épanouir.

 

La situation s'impose à moi. Je n'arrive pas à être tout-à-fait dans la vie, ni tout-à-fait dans le deuil ; je n'arrive pas à être toute à Gaspard, ni toute à Élise. Vous me direz que ce serait la même chose s'ils étaient là tous les deux. Sauf que s'ils étaient là tous les deux, j'avancerais sur deux chemins parallèles alors qu'aujourd'hui j'ai l'impression d'avancer avec Gaspard et de faire du sur-place avec Élise. Une partie de moi qui avance, une partie de moi qui reste figée. Pour l'instant Gaspard est encore petit, il nous est facile de projeter Élise sur Gaspard mais avec le temps et Gaspard qui va grandir, nous allons nous éloigner d'elle, il va nous éloigner d'elle et j'ai l'impression que ça va rendre ce chemin encore plus bancal... Comment fait-on pour se construire sur un chemin aussi bancal ?

 

Lors de cette rencontre entre femmes atteintes d'endométriose, il a été question de FIV ; je savais que j'allais pleurer et que je m'exposais à des paroles blessantes ou maladroites mais je n'ai pas pu faire comme si un seul embryon avait été replacé, j'aurais eu l'impression de trahir ma fille. Petit à petit, je me rends compte que notre histoire ne peut pas être évoquée au détour d'une conversation de quelques minutes avec des inconnus mais je ne suis pas (encore ?) capable de faire de ma fille mon jardin secret. J'ai lu, ça et là, des témoignages de mamans qui ont fait de leur histoire et de leur enfant envolé un trésor qu'elles ne partagent qu'avec les personnes capables d'en comprendre la valeur. Peut-être atteindrai-je ce stade un jour, ou du moins trouverai-je une façon de ne pas m'exposer à l'incompréhension sans avoir l'impression de trahir ma fille. En plus de préserver l'équilibre de Gaspard et de reconstruire mon équilibre, il me faut aussi trouver l'équilibre entre ma douleur face aux réactions des gens et la fidélité à ma fille, l'équilibre entre mon combat pour aller mieux et pour pouvoir de nouveau dire un jour "je vais bien" et ma lutte pour sa reconnaissance et sa mémoire.

Sur ce long chemin bancal, il me reste encore tellement à apprendre.
Apprendre à vivre sereinement le fait de ne pas parler d'elle à tout le monde.

Apprendre à ne pas me sentir honteuse ou infidèle de vouloir me protéger plutôt que de parler d'elle.

C'est ça en fait, c'est un travail d'équilibriste - un équilibriste sans cesse menacé de tomber d'un côté ou de l'autre de son fil : se préserver sans la trahir et sans faillir à mon devoir de mémoire, de témoignage.

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29 novembre 2013

Jusque dans les salles de classe

En début d'après-midi, une amie professeur de français en collège m'a envoyé ce sms :

Coucou ma belle.
Un petit clin d'oeil pour toi ce matin en cours : "Analyse la phrase suivante en donnant la classe grammaticale des mots soulignés : Élise et Gaspard sont les enfants chéris de mon amie Annabelle."
Je pense à toi, à vous et t'embrasse bien fort.

C'est ça aussi, faire exister Élise comme Gaspard. <3

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25 novembre 2013

Bec et ongles... petit à petit

Chez le pédiatre, cet après-midi, une maman m'a demandé l'âge et le prénom de Gaspard, avant de me demander si j'avais d'autres enfants, question à laquelle j'ai répondu "non"... pour m'effondrer de culpabilité quelques secondes plus tard.

Pardonne-moi, Élise, de ne pas toujours savoir comment parler de toi...

 

Une ancienne voisine a appelé ce soir pour prendre de nos nouvelles depuis notre déménagement il y a un peu plus d'un mois. Dans la conversation, elle glisse "bon il y a eu un petit problème à la naissance." "Non, un gros problème."

Puis, après lui avoir expliqué en deux phrases ce qui s'est passé, je l'entends me dire "oh vous savez, ça aurait été dur si elle avait été là." "C'est dur aussi maintenant."

Et d'ajouter "C'est sûr, il vous faudra du temps pour oublier." "On n'oubliera jamais."

Là-dessus, Gaspard, que j'avais dans les bras, a eu la bonne idée de faire entendre sa voix, ce qui m'a permis de couper court à cette pénible conversation.

 

En quelques heures, j'ai commencé à apprendre à parler de toi, coûte que coûte. Une défaite pour une victoire.

Posté par Tannabelle à 22:25 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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