20 juin 2017

On récolte ce que l'on sème

Hier matin, profitant d'un instant d'inattention et d'une fenêtre ouverte, notre chat s'est payé une escapade improvisée dans le quartier, juste avant le départ pour la crèche, l'école et le travail évidemment ! Pour éviter tout retard à l'école, j'ai emmené les enfants et laissé mon mari chercher après le chat. Sur la route, nous avons parlé de cette mini-fugue, que Gaspard a commentée ainsi, presque le sourire aux lèvres : "Si elle va sur la route, elle va se faire écraser". Me rendant bien compte qu'il n'en saisissait pas toutes les conséquences, j'ai alors expliqué que si elle se faisait écraser, elle risquait de mourir et que nous risquions de ne plus l'avoir/la voir. Et mon petit bonhonne de rétorquer tout de go : "Oui, mais on pourra la voir en photo".

Mon Gaspard a bien retenu ce que nous lui répondons lorsqu'il nous dit vouloir voir sa sœur : "on ne peut plus la voir en vrai parce qu'elle est morte, mais on peut la voir en photo".

 

Et ce matin, en arrivant à l'école, Gaspard qui me sort, une fois encore de but en blanc : "là tout de suite, Élise, elle est morte".
Moi : "Oui, effectivement."
Gaspard : "Et des fois, ça nous rend tristes et des fois, ça nous rend pas tristes."
Moi : "Et alors ce matin, ça te rend comment ?"
Gaspard : "Aujourd'hui, ça me rend pas triste."

Ouf, il semblerait qu'il ne gère pas trop mal ses émotions par rapport à Élise et qu'il s'autorise à les vivre et les exprimer, quelles qu'elles soient.

Réflexion

Eh bien, ces deux anecdotes sont pour moi des petites victoires sur notre chemin de famille endeuillée ! :-)

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24 mai 2016

Chaussons et claquettes

Pendant le repas de ce soir, Gaspard, assis à côté de son papa, a tripoté le bracelet que je lui ai offert pour Noël 2015 : le bracelet dont le médaillon porte sur une face les empreintes de pied de Gaspard et sur l'autre, celles d'Élise. Il a alors demandé à voir de plus près les deux faces et, lorsqu'il a été question des empreintes d'Élise, mon mari a fait remarquer à Gaspard que c'étaient les mêmes empreintes que sur la couverture du "livre d'Élise", placé à l'étage d'Élise dans la bibliothèque du salon, visible depuis la table où nous prenons nos repas.

empreintes Élise

Un peu trop loin de la bibliothèque à son goût, Gaspard a affirmé ne pas bien voir. Mon mari est donc allé chercher le livre en question et s'est assis dans le canapé, où l'a rejoint Gaspard. Ils ont alors parcouru toutes les pages ensemble.

Et nous avons de nouveau eu le droit de voir Élise – et leur naissance à tous les deux – à travers ses yeux d'enfant.

Sur un gros plan en couleur de son visage : "Oh, elle a quoi, là ?!"
Sur une photo de lui et elle avec moi : "C'est qui, là ?"
Sur une autre photo : "Il est où, Hector ?"

Mais la photo qui a retenu son attention le plus longtemps est l'une de celles où l'on voit Élise dans son cercueil, entourée notamment de sa grenouille, tricotée par ma mère, et des petits chaussons que je lui avais tricotés.
Gaspard a reconnu la grenouille, puisqu'il a la même mais avec les couleurs inversées et puisque j'ai exactement la même qu'Élise (avec laquelle je dors CHAQUE soir, où que je sois).
Voyant les minuscules chaussons en question, il a demandé ce que c'était, sans faire de commentaire sur le coup... jusqu'à ce qu'il nous sorte : "Élise, elle a que sa grenouille et ses chaussons. Mais nous (en parlant de Hector et lui), on a des caqulettes*."
Cette phrase, par sa simplicité et son réalisme, m'a transpercé le coeur. En effet, mon Crapaud, c'est là toute la différence : vous, vous avez des claquettes mais Élise n'en aura jamais.

*ces caqulettes sont en fait des claquettes : vous savez, les petites sandales en pseudo-mousse rigide pour la plage

Ce que j'ai aimé dans la séquence émotion de ce soir, c'est son égocentrisme et son étonnement sans filtre d'enfant.
Ce que j'ai moins aimé, c'est de me sentir, une fois de plus, prise au dépourvu par ce genre de moment, que j'attends pourtant autant que je redoute.

Et puis ce que j'ai moins aimé aussi, c'est me rendre compte que Hector et Élise sont pour ainsi dire étrangers l'un à l'autre.
Par rapport à Gaspard, leur gémellité implique de fait un lien entre eux - un lien particulier, qui plus est.
Mais qu'est-ce qui relie Élise à Hector ? Ils n'ont pas existé dans la même vie, dans le même espace-temps. Il n'y a aucun souvenir en commun, rien de tangible entre eux, rien sur quoi construire un imaginaire, fantasmer une relation.

À partir de là, est-ce que Hector verra Élise comme sa sœur ?
Cette question, qui m'a sauté à la figure ce soir, m'a fait penser à ce que m'avait rapporté une maman de jumeau esseulé qui a eu une petite fille après ses jumeaux. Et lorsque la petite sœur, qui n'avait donc pas connu le jumeau décédé, parlait de lui à son frère, elle disait "ton frère" et non "mon frère" ou "notre frère".

Qu'est-ce qu'elle est, Élise, pour nous ? Pour Gaspard ? Pour Hector ?
Un fantôme ? Une idée ? Une chimère ?

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03 octobre 2015

Une grande claque...

Ce soir, mon mari et moi nous sommes pris une grande claque, sans l'avoir vue venir.

Hector était couché. Nous finissions le repas avec Gaspard. Nous en étions au fromage et, contre toute attente, notre petit "fromagivore" a tout-à-coup délaissé son morceau de chèvre pour nous annoncer sans préambule qu'il voulait aller dormir. Nous l'avons fait répéter et, devant sa réponse déterminée, nous nous sommes dit qu'il ne fallait pas manquer cette occasion.

Au moment de quitter la table, il a répété "Élise", "va voir", signalant ainsi qu'il voulait aller regarder l'une des photos d'Élise qui est affichée dans un cadre pêle-mêle au-dessus de notre canapé. Parmi les 28 photos qui composent ce cadre, seules trois concernent Élise ; parmi ces trois photos, deux sont symboliques puisqu'elles représentent l'une sa tombe, l'autre une bougie que nous avions allumée pour elle dans la cathédrale de Calvi lors de nos dernières vacances. Tout ça pour dire qu'il n'y a qu'une seule photo d'Élise elle-même dans ce cadre et c'est précisément celle-là qu'il voulait regarder ce soir, alors qu'il s'extasie d'habitude devant celle où il regarde les poules du voisin de ses grands-parents.

Mon mari et moi, un peu pris de court, l'avons laissé faire. Il est monté sur le canapé et n'arrêtait pas de répéter "Élise" en regardant et désignant sa photo. Les larmes ont commencé à ruisseler sur mes joues, en silence. Mon mari l'a rejoint sur le canapé. Je me suis approchée à mon tour. J'ai constaté que le silence de mon mari avait la même origine que le mien. C'est alors que, pour la première fois, Gaspard a réclamé "bisou Élise". Alors que mon mari finissait de s'effondrer en larmes, j'ai porté Gaspard pour qu'il soit à hauteur de la photo d'Élise et puisse l'embrasser.

Lorsque je l'ai reposé sur le canapé, il a associé les mots "a mal" et "Élise". C'est difficile dans ces cas-là de l'aider à nous faire comprendre ce qu'il veut dire sans orienter ou induire quoi que ce soit. Nous avons fini par supposer qu'il imaginait qu'Élise avait mal, probablement à cause de la fente labio-palatine qui la défigure et donne à son nez et sa bouche la couleur du sang.

Mon mari s'était isolé dans notre chambre pour pleurer, j'étais moi-même en larmes alors que Gaspard était encore dans mes bras. Je me suis alors empressée de lui expliquer que son papa et moi ne pleurions pas à cause de lui mais parce que nous étions émus qu'il parle d'Élise, parce que nous étions tristes qu'elle ne soit pas là. Je l'ai rassuré en lui disant que même si ça nous fait pleurer, ce n'est pas grave, qu'il peut continuer à parler d'elle, quand il veut, où il veut, comme il veut. Ma plus grande hantise serait qu'il se censure ou étouffe ses sentiments pour nous préserver. Ce n'est pas à lui de nous protéger.

C'est arrivé ce soir alors que nous avions décidé de moins lui parler d'Élise, pour voir si cela l'aidait en quoi que ce soit, bien que nous n'ayons pas l'impression de lui en parler trop.
C'est arrivé ce soir, alors que nous n'avions pas parlé d'Élise aujourd'hui.
C'est arrivé ce soir alors que, jusqu'à hier, il croyait qu'Élise faisait dodo sur cette photo, ce que nous avions immédiatement et systématiquement corrigé.

Qu'est-ce qu'il se passe dans ta tête, mon Crapaud ? À quoi tu penses ? Qu'est-ce qui t'a fait penser à Élise ce soir ? Pourquoi as-tu voulu embrasser sa photo ?

Ce soir, mon mari et moi nous sommes pris une grande claque. Mais ce n'est sans doute que la première...

Réflexion

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09 mai 2015

Souvenange

Parce qu'on n'y pense pas.
Parce qu'on n'ose pas.
Parce qu'on ne sait pas que c'est possible.
Parce qu'on pense qu'on n'en aura pas besoin.
Parce qu'on pense que ça nous fera plus de mal que de bien.
Parce qu'on pense qu'on n'osera jamais les regarder.
Parce qu'on ne réalise pas qu'il ne restera que ça.

Il y a des personnes qui sont là
pour y penser,
pour oser,
pour rendre ça possible,
pour savoir qu'on en aura besoin,
pour savoir que ça nous fera du bien,
pour savoir que leur simple existence est parfois suffisante,
pour savoir qu'il ne restera que ça.

Hélène est de ces personnes. Elle sait tout ça parce qu'elle est "passée par là", elle a été de l'autre côté de la barrière - et y est sans doute restée car c'est une frontière que l'on ne peut pas refranchir dans l'autre sens.
Hélène est aussi photographe à ses heures "perdues".

À ce doux mélange, Hélène a ajouté sa générosité, sa grandeur d'âme et son dévouement. Le résultat, c'est Souvenange, une association qui permet aux parents endeuillés qui le souhaitent de disposer de photographies de qualité professionnelle de leur enfant décédé, grâce à l'intervention d'Hélène, en partenariat officiel avec les trois maternités de sa ville.

Vous trouvez ça dérisoire, futile, morbide ? C'est que vous avez la chance de ne pas pouvoir comprendre.
C'est que vous n'avez jamais eu à vous demander si vous vouliez, si vous pouviez voir votre bébé décédé.
C'est que vous n'avez jamais regretté de ne pas avoir eu la force ou la possibilité de voir votre bébé décédé.
C'est que vous n'avez jamais regretté de ne pas avoir eu la présence d'esprit ou le courage de photographier votre bébé décédé.
C'est que vous n'avez jamais regretté que la seule trace concrète, réelle, tangible de votre bébé soit une photographie mal cadrée, avec une lumière ingrate, prise à la va-vite par une sage-femme mal à l'aise.

Un infini merci à Hélène, parce que je connais au plus profond de mon âme la valeur inestimable de sa démarche.

 

Aux États-Unis (et en Irlande depuis peu), c'est l'association Now I lay me down to sleep qui sert de relais entre la mort et la vie.

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04 mai 2015

Je veux

Peut-être est-ce à cause du mauvais temps ou du retour de vacances - ou un peu des deux - mais je me sens déprimée ce soir. Et comme toujours, quand je déprime (ou plus), je pense à toi. Alors j'ai regardé des photos de toi. Il y a longtemps que je n'avais pas eu besoin de le faire, d'ailleurs.

Et en regardant à nouveau ces photos, je me suis dit plein de choses.

Je veux te prendre encore dans mes bras.
Je veux t'entendre rire aux éclats.
Je veux te murmurer à l'oreille que je t'aime.
Je veux te présenter ton petit frère.
Je veux te voir trébucher et te faire tes premières égratignures aux genoux.
Je veux te serrer à nouveau contre mon cœur.
Je veux t'écouter parler sans qu'on n'y comprenne rien.
Je veux lire la joie de vivre dans tes yeux.
Je veux goûter à la chaleur de tes câlins.
Je veux t'entendre te chamailler avec tes frères.
Je veux caresser la douceur de tes cheveux.
Je veux que tu me réveilles la nuit ailleurs que dans mes cauchemars.
Je veux qu'on reprenne ta vie et la nôtre là où elles ont commencé à basculer.
Je veux qu'on efface tout et qu'on recommence.
Je veux que tu me pardonnes et que tu me donnes une seconde chance.
Je veux que tu reviennes et qu'on fasse comme si de rien n'était.

Réflexion

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13 mars 2015

En attendant Hector...

... nous avons immortalisé, fin janvier, les derniers instants de la grossesse avec notre amie et photographe Chrystelle.

Petit aperçu dans cet album !

Silhouette

Ces photos m'inspirent un seul regret : ne pas avoir eu le courage ou la présence d'esprit de faire de même pour la grossesse d'Élise et Gaspard.

Ces photos vous ont plu ?
Vous souhaitez profiter du talent de Chrystelle ?
Vous habitez la région rouennaise ?
Alors c'est par ici que ça se passe : http://www.chrystelleriquier.com/.

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25 février 2014

Souvenirs

Les souvenirs d'Élise sont peu nombreux mais ils existent. Il y a les sensations de la grossesse, les chansons qui ont bercé Élise dans mon ventre, les trop rares photos que nous avons d'elle... tout ce qui constitue les seuls souvenirs de notre vie partagée.

 

Les sensations de la grossesse, tantôt furtives, tantôt appuyées.
Mais toujours teintées d'amertume parce que les grumeaux ne se sont fait sentir qu'après ce fameux 24 mai.
Élise n'a commencé à exister en tant qu'Élise que le jour où nous avons appris qu'elle n'allait pas bien...

 

Les chansons sont de vrais retours en arrière, comme si on rembobinait le film.
Dimanche encore, lorsque nous écoutions le CD d'Élise - dont nous avons offert un exemplaire à nos parents, frères et belle-soeur à Noël - en rentrant d'un week-end dans le nord, chaque chanson m'a fait repartir en arrière de quelques semaines ou quelques mois... Parmi les plus symboliques, il y a :

  • A toi de Joe Dassin - Nous sommes le samedi 25 mai après-midi. Hier, nous avons appris qu'Élise ne va pas bien. La radio est allumée et réglée sur Nostalgie. Les premières notes d'une chanson qui nous est déjà chère, à mon mari et moi, retentissent. Et soudain, certaines paroles prennent un autre sens : A la vie, à l’amour / A nos nuits, à nos jours / A l’éternel retour de la chance / A l’enfant qui viendra / Qui nous ressemblera / Qui sera à la fois toi et moi
  • T'es beau de Pauline Croze et reprise par Sophie-Tith - Nous sommes le mardi 18 juin dans la soirée. Plus tôt dans la journée, nous avons passé une nouvelle échographie qui a révélé l'aggravation de la dilatation d'Élise et à l'issue de laquelle l'éventualité de l'interruption de grossesse a été évoquée clairement. Mon homme est au concert de Leonard Cohen à Bercy. Je devais y assister aussi mais, compte tenu de la tournure qu'a prise la grossesse et des frayeurs du début liées à ce fichu hématome, je préfère limiter les longs trajets. Je passe donc la soirée chez mon frère et ma belle-soeur. Nous parlons de la décision que nous allons probablement devoir prendre si les choses continuent à évoluer dans ce sens. Je parle de mon mari, pour qui la décision semble plus facile à prendre, mais pas moins douloureuse pour autant. Je parle de cette chanson, qui me fait penser à lui, à son courage, à son envie d'être heureux : T'es beau / T'es beau parce que t'es courageux / De regarder dans le fond des yeux / Celui qui te défie d'être heureux / T'es beau / T'es beau comme un cri silencieux / Vaillant comme un métal précieux / Qui se bat pour guérir de ses bleus
  • Les petits pieds de Léa de Céline Dion - Nous sommes le jeudi 6 juin. Presque deux semaines auparavant, notre monde s'est effondré. Avant-hier, nous avons passé une amniocentèse. Je commence à comprendre que cette grossesse ne sera pas celle que nous espérions. Je commence à réaliser qu'Élise pourrait ne jamais voir le jour. Alors je cherche des infos sur ce dont elle souffre. Je cherche des textes et des chansons sur la perte d'un bébé. Et je tombe sur cette berceuse interprétée par une artiste connue et reconnue. Et je me dis que, même si l'artiste peut ne pas plaire, la femme qui a su mettre en lumière le deuil périnatal ne peut laisser indifférent.
  • Le souvenir de ce jour de Jenifer - Nous sommes dans la nuit du mercredi 18 septembre au jeudi 19 septembre. Nous vivons les plus beaux moments de notre vie. Joyeux et tristes à la fois, mais beaux. Parce que nous rencontrons nos enfants. Qu'importe que seul l'un d'entre eux dormira avec nous cette nuit. Qu'importe que l'une d'entre eux n'ouvrira jamais ses yeux. Qu'importe que cette rencontre ne dure qu'un instant. Cette rencontre a lieu et rien d'autre ne compte : Le souvenir de ce jour vaut plus que tout
  • Adagio for strings de Samuel Barber et Sois tranquille d'Emmanuel Moire - Nous sommes le 23 septembre. Nous sommes au cimetière ; le soleil nous éblouit et nous réchauffe. Nous sommes en train de dire adieu à Élise. Les mots de l'officier des pompes funèbres se posent sur l'adagio de Barber. Puis vient le moment où le cercueil d'Élise rejoint le fond de ce trou bien trop grand pour elle. Sois tranquille, entend-on alors. Qui dit ça ? Est-ce Élise qui cherche à m'apaiser et à me rassurer ? Ce n'est pas à elle de me consoler. C'était à moi de la consoler, de sécher ses larmes...

Voilà. Je n'ai pas listé toutes les chansons, il y aurait trop de souvenirs et d'émotions à raconter. Mais quand j'ai besoin ou envie de passer du temps avec Élise, il me suffit d'écouter ce disque. C'est un concentré de madeleines de Proust, le goût sucré en moins...

 

Certaines images sont gravées en moi ; d'autres ont besoin d'un "support" pour être ravivées.
C'est en cela que les photographies d'Élise sont précieuses. Tellement précieuses qu'elles se trouvent sur notre appareil-photo, sur notre ordinateur, sur notre disque dur externe, sur un espace de stockage en ligne, dans nos mails, sur notre tablette.
C'est en cela que le "livre d'Élise", que nous avons constitué à partir des seules photographies que nous avons d'elle, est précieux. Tellement précieux que nous en avons fait faire un double pour le déposer dans un coffre à la banque que nous avons ouvert exprès à cette intention.
Parce que perdre ces photographies, ce serait perdre Élise une nouvelle fois.

 

Ce sont là nos seuls souvenirs. Nous pouvons faire semblant mais jamais nous ne pourrons en créer de nouveaux.

Faire semblant, faire comme si.
Faire comme si nous rencontrions à nouveau Élise grâce à la photographie prise par la sage-femme juste après la naissance et que la psychologue devrait nous montrer pour la première fois et nous donner ensuite, lors de notre rendez-vous de jeudi prochain.
Faire comme si nous découvrions d'autres images d'Élise en demandant à une dessinatrice de la représenter à partir d'une photographie.
Faire comme si nous vivions de nouveaux instants avec Élise en demandant à cette même dessinatrice de représenter Élise et Gaspard endormis ensemble.
Faire comme si nous pouvions fabriquer de nouveaux souvenirs d'Élise, de nouveaux souvenirs avec Élise.

 

Dans souvenir, on entend presque avenir. Et ces souvenirs, parmi les plus précieux de ma vie, berceront mon avenir.

quelques souvenirs d'elle
pour un avenir sans elle

Souvenirs 

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12 janvier 2014

Déception

Nous avons passé le week-end en famille, avec des proches qui n'avaient jamais rencontré Gaspard ni vu Élise.

Tout le week-end, j'ai attendu, espéré, guetté une ouverture pour parler d'Élise. Nous avons finalement "forcé" les choses ce midi en leur proposant de voir l'album que nous avons fait des seules photos que nous avons d'Élise, ce que nous appelons "le livre d'Élise". Ils ont regardé, silencieusement, poliment, pour nous faire plaisir. Et ça s'est arrêté là. Dans la seconde qui a suivi, ils ont relancé la conversation sur la balade que nous avions faite le matin même.

Aucune question sur elle, aucune sollicitude, aucune compassion, aucune empathie, aucune interrogation sur notre santé et notre moral. Aucune prise de conscience. Rien que de l'indifférence.

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03 janvier 2014

Il y a...

Dans sa boîte à souvenirs, sur un morceau du même tissu qui a servi à l'étagère de Gaspard, il y a...

  • une photo d'elle avec la grenouille que ma maman lui a tricotée et les chaussons que je lui avais tricotés
  • un doudou-ours brodé à son prénom et offert par des amis de mes beaux-parents
  • un doudou-lapin brodé à son prénom et sa date de naissance offert par le parrain de mon mari et son épouse
  • un kaléidoscope rempli d'étoiles offert par la cousine de mon mari et son époux
  • le papillon décoratif qu'il y avait parmi les premières fleurs posées sur sa tombe
  • le petit écriteau décoratif avec son prénom qu'il y avait parmi les premières fleurs posées sur sa tombe
  • le double de son bracelet de naissance
  • la même étoile que nous avons posée tout en haut de notre sapin de Noël et que nous avons offerte à nos parents, frères et belle-sœur pour leurs sapins de Noël
  • une branche de bruyère et un caillou de la première composition florale que nous lui avons déposée
  • l'enveloppe avec ses empreintes prises peu après sa naissance
  • l'album Starmyname à son prénom - le même que son frère
  • les cartes qui lui sont adressées : mon frère et ma belle-sœur, une amie de mes beaux-parents, une amie et son époux, le cousin de ma mère, son épouse et sa fille
  • un exemplaire du faire-part
  • le journal municipal de notre ville où elle et son frère figurent dans la rubrique Naissances
  • le body que la tante de mon mari avait acheté pour elle avant que l'on ne sache qu'elle ne viendrait pas au monde vivante
  • la pochette dans laquelle se trouvait le bracelet-étoile que mon mari m'a offert à Noël "au nom d'Élise"
  • la boule à neige-ange que des amis nous ont offerte
  • une rose séchée du jour de son enterrement
  • le coffret des pompes funèbres avec ce qui me relie au jour de son enterrement, ce 23 septembre : les cartes qui accompagnaient les fleurs, mon autorisation de sortie provisoire de l'hôpital, les tickets de péage, le texte qui a été lu
  • ses petites Converse - les mêmes que son frère
  • le courrier que nous avons reçu de la part du PDG de l'entreprise de mon mari et qui mentionne aussi bien Élise que Gaspard
  • le DVD des photos d'Élise en salle de naissance
  • le sac plastique rayé blanc et bleu dans lequel sa grenouille a patienté cet été en attendant de la rejoindre et que je n'ai pu me résoudre à jeter
  • le double des vêtements qu'elle porte : un body blanc, une robe gris clair avec de petites étoiles blanches brodées, une culotte assortie à sa robe, des soquettes blanches, les chaussons roses apportés par ses grands-parents paternels et le bonnet rose tricoté par sa grand-mère maternelle
  • le bonnet rayé blanc et gris tricoté par ma mère, qu'elle portait à sa naissance, qu'elle portait lors de l'autopsie, qui porte des traces de son sang et que je ne laverai jamais

Et toute ma vie je continuerai à remplir sa boîte, avec tout ce qui me fera penser à elle...

boîte à souvenirs

27 novembre 2013

Retour en arrière - Épisode 5 - Bienvenue sur terre

Précédents épisodes iciici et 

Une fois le cœur d'Élise arrêté, Franck nous a laissés seuls quelques instants pour "digérer" et est revenu vers 13h00 pour la suite des opérations : commencer à déclencher, progressivement, les contractions. La dilatation du col s'est faite petit à petit dans l'après-midi et jusque dans la soirée.
Pendant ce temps, Franck a pris le temps de recueillir nos souhaits pour l'accouchement (le fameux "projet de naissance" tellement à la mode) et plus particulièrement l'accompagnement d'Élise : voir Élise et passer du temps avec elle avant l'autopsie mais ne pas la voir ni la prendre sur moi dès sa sortie, prendre Gaspard sur moi dès sa sortie, couper les deux cordons pour mon mari, garder le bracelet de naissance d'Élise (Franck en a donc préparé un deuxième exprès pour nous puisqu'elle devait partir avec le sien pour l'autopsie), prendre ses empreintes, l'habiller avec les vêtements que nous avions apportés pour elle. Il a également pris note de l'unique prénom d'Élise et des deux autres prénoms de Gaspard (Paul et Marceau). À partir de ce moment-là, lui et les deux sages-femmes qui l'ont relayé ensuite n'ont appelé Gaspard et Élise que par leurs prénoms ou en disant "votre fils" et "votre fille", et non plus "le petit garçon" ou "la petite fille". L'interne que j'avais vue plusieurs fois en UGP et qui a participé à l'ISG a pris la peine de venir nous souhaiter bon courage à la fin de son service.

Franck avait un petit espoir d'avoir le temps de m'accoucher lui-même avant la fin de sa garde, prévue à 20h30, mais mon col ne s'est pas dilaté assez vite. Il a donc pris soin de passer le relais à deux sages-femmes "au top" selon ses dires, ce qui s'est confirmé par la suite. Lorsqu'elles sont entrées dans la salle de naissance, seule l'étudiante sage-femme (en dernière année d'études) s'est présentée : Adeline. Sur le coup, je pensais tout simplement ne pas avoir entendu la sage-femme se présenter mais, lorsque j'ai appris son prénom quelques jours plus tard quand Franck est venu prendre de nos nouvelles, j'ai compris qu'il ne s'agissait ni d'un oubli de sa part, ni d'une absence de ma part mais bien d'une preuve de délicatesse puisqu'elle s'appelait... Élise ! Qui d'autre qu'une Élise pouvait mettre au monde mon Élise ?... En tout cas, Élise comme Adeline ont réellement été à la hauteur, au regard de l'accouchement en lui-même et du contexte si particulier.

Après plusieurs heures de contractions régulières et de plus en plus intenses, la sage-femme m'a annoncé à 23h00 que l'accouchement aurait lieu une heure plus tard mais, à 23h45, n'y tenant plus, j'ai demandé à "ce qu'on y aille", ce qu'ils ont accepté, mon col étant à dilatation complète depuis un moment et Élise étant engagée convenablement (ce qui n'était pas gagné au départ car elle était certes en présentation céphalique mais avait la tête trop relevée).

Nous savions qu'il y aurait du monde en salle de naissance puisqu'il s'agissait d'une grossesse gémellaire (sage-femme + étudiante sage-femme, gynécologue + interne en gynécologie, anesthésiste + interne en anesthésie, deux pédiatres) mais je n'ai prêté attention qu'aux sages-femmes et aux gynécologues qui m'ont guidée pendant l'accouchement. Mon homme a eu la délicatesse d'être présent, évidemment, mais de rester en retrait, puisqu'il sait que lorsque je fournis un effort, je déteste qu'on me soutienne ou qu'on m'encourage par des paroles ou des gestes. Seules les sages-femmes trouvaient grâce à mes yeux en ces instants douloureux.

Le temps que l'équipe s'installe, j'ai dû commencer à pousser vers 23h55 mais il m'a fallu quelques poussées pour bien comprendre comment faire. Les poussées allaient toujours par trois, que d'efforts à fournir pour enchaîner ces trois poussées à chaque fois ! J'ai dû laisser passer une contraction à trois ou quatre reprises afin de récupérer un peu. À un moment, je me suis relâchée émotionnellement et ai commencé à craquer (larmes, découragement, regret de la césarienne) mais je me suis fait violence pour poursuivre rapidement, de peur de ne pas réussir à terminer si je lâchais totalement prise. Au bout d'un moment, commençant à ressentir des choses au niveau de mon entrejambe sans savoir quoi exactement, j'ai hésité à demander à la sage-femme "si nous en étions encore loin", de peur qu'elle ne m'annonce encore un trop long chemin. Lorsque j'ai finalement posé la question, la sage-femme m'a répondu qu'elle voyait les cheveux d'Élise et qu'elle serait là en quelques poussées. Je crois bien que j'ai senti, dans ma chair, Élise finir de sortir. Il était 00h22. Le temps que les sages-femmes l'attrapent correctement, j'ai su que je voulais la voir immédiatement et non après l'accouchement, contrairement à ce que j'avais dit à Franck dans l'après-midi. La sage-femme a alors voulu poser Élise sur moi mais j'ai refusé : trop d'émotions venaient de me traverser et trop d'émotions m'attendaient encore. En revanche, je l'ai dévorée des yeux, loin d'être choquée par son visage, contrairement à ce que je redoutais. Elle avait un joli corps, fin, délicat, normal... inerte, sans vie, silencieux mais normal. Mon homme a pu couper le cordon comme il le souhaitait. Ils l'ont ensuite emmenée pour la préparer pendant la fin de l'accouchement, qui a été très rapide.
Après la rupture artificielle de la poche des eaux de Gaspard et grâce aux manoeuvres des gynécologues pour le positionner correctement (puisqu'il se présentait en transverse), j'ai senti Gaspard arriver, en à peine quelques poussées, cinq minutes après sa soeur. Après Élise, j'ai eu l'impression que Gaspard sortait "comme une lettre à la Poste". Mon homme a également pu couper le cordon avant qu'ils ne posent Gaspard sur moi pendant quelques minutes. Ils l'ont ensuite emmené pour s'occuper de lui pendant l'expulsion des placentas.
En effet, je sentais bien quelque chose à l'entrejambe : c'étaient les cordons encore reliés aux placentas et auxquels je ne pensais plus. Le premier placenta est sorti relativement facilement et rapidement mais le deuxième a nécessité une délivrance artificielle, dont les pressions répétées sur l'utérus sont réellement douloureuses, autant que les gestes de la révision utérine qui a suivi et pour laquelle l'étudiante sage-femme a dû insister. Elle a également dû appuyer à plusieurs reprises sur l'utérus, jusque tard après l'accouchement, pour en expulser tout le sang.

Une fois l'accouchement en lui-même terminé, ils ont ramené Élise en salle de naissance et nous ont laissés seuls avec elle et son frère. Nous avons ainsi pu faire des photos, plein de photos : d'Élise seule, d'Élise avec moi, d'Élise avec son papa, d'Élise et Gaspard avec moi, d'Élise et Gaspard avec leur papa, de nous quatre, des mains d'Élise, de nos mains avec les siennes, de ses pieds... Je savais que ces photos ne seraient pas toutes "réussies" mais l'essentiel était qu'elles existent et qu'elles viennent combler un minimum l'inévitable vide qui nous attend.
Au bout d'un moment, nous avons "libéré" Gaspard pour qu'ils l'emmènent en unité kangourou : compte tenu de sa prématurité (35 SA), Franck nous avait prévenus, dans l'après-midi, que lui et moi étions "éligibles" à l'unité kangourou, à condition que j'accepte d'être hospitalisée avec lui et aussi longtemps que lui, ce qui me semblait une évidence pourvu que je puisse bénéficier d'une autorisation de sortie pour enterrer Élise, ce dont Franck nous a assuré. Nous sommes restés quelques instants de plus seuls avec Élise, avant de nous résoudre à la quitter, plus de force que de gré puisque j'ai fait un début de malaise, ayant fourni trop d'efforts trop rapidement après l'accouchement.

L'étudiante sage-femme m'a alors préparée pour que nous puissions aller dans la chambre retrouver Gaspard : toilette, derniers contrôles et... suture ! C'est à ce moment-là que j'ai appris que j'avais subi une petite épisiotomie pour laisser sortir Élise. J'ai vraiment apprécié que l'équipe soit restée discrète (même mon mari ne s'est aperçu de rien) car je crois que cela ne m'aurait pas aidée de le savoir sur le moment. En revanche, j'ai bien senti la suture car la péridurale ne faisait plus effet et le spray anesthésique qu'ils ont vaporisé n'a pas complètement fonctionné. Une fois prête, vers 4h, ils m'ont emmenée dans ma chambre où nous avons retrouvé Gaspard pour une petite heure, avant qu'ils ne le reprennent pour nous laisser somnoler deux heures... avant d'affronter de plein fouet notre double réalité de parents heureux et désenfantés à la fois...