01 octobre 2014

Retour au travail

Cela fait une semaine que j'ai repris le travail, après 19 mois d'interruption (jour pour jour) entre arrêt maladie, congé maternité, congé parental et congés payés. J'avais programmé ma reprise après l'adaptation de Gaspard à la crèche, j'aurais pu reprendre plus tôt puisqu'elle s'est terminée le 15 septembre mais, pour ces "premières fois depuis", je ne voulais pas travailler les 18, 19 ou 23 septembre. J'ai donc repris le 24 septembre, après avoir temporairement arrêté de travailler le 25 février 2013.

Pour me sentir bien dès le début, j'ai commencé par me réapproprier mon poste de travail, qui était entre-temps passé entre les mains de ma remplaçante et d'une stagiaire.
Entre mes deux écrans, j'ai posé une des étoiles de la boîte à souvenirs d'Élise.
En fond d'écran, j'ai choisi la carte que ma mère a dessinée pour le premier anniversaire des grumeaux :

carte premier anniversaire grumeaux maman

Par l'accueil qui m'a été réservé, j'ai eu l'impression de revenir tout simplement de vacances alors qu'au fond de moi, je ne suis plus la même. Pour mes collègues, l'équation est simple : ils ne m'ont pas vue enceinte au travail, puisque j'ai été arrêtée au bout d'un mois de grossesse, et quand j'ai fait une visite de courtoisie en janvier dernier, j'avais un bébé à présenter. Alors que l'absence de ma fille m'habite en permanence et que la grande majorité de mes collègues sont au courant (ne serait-ce qu'avec le mail que j'avais adressé à l'ensemble du personnel de mon entreprise en décembre dernier), je suis sûre que certains d'entre eux ont purement et simplement oublié que j'avais perdu un enfant.

En témoigne la brève discussion que j'ai eue avec un collègue (qui figurait pourtant parmi les destinataires de mon mail) à propos de ma nouvelle grossesse. Alors que je commentais le fait d'attendre un autre petit garçon d'un "je vais avoir une tribu de garçons à la maison", il m'a répondu : "c'est le deuxième alors ?". J'ai laissé un petit blanc, volontairement, puis ai précisé : "le deuxième vivant, oui, mais le troisième dans les faits".
Pas d'autre réaction qu'un embarras silencieux mais peu importe : Élise est mon premier enfant, Hector est mon troisième enfant et je ne laisserai personne croire qu'il en est autrement ! Ce n'est pas un caprice, une lubie ou un arrangement avec la réalité : mon livret de famille dit et dira la même chose.

Vis-à-vis de mes collègues, j'ai pris le parti de saisir chaque occasion de parler d'Élise. Je ne provoque pas ces occasions - je n'y arrive pas alors que l'envie de parler de ma fille me brûle les lèvres à chaque instant - mais je les guette. Alors que je discutais avec un jeune collègue de ma nouvelle grossesse (encore ! Je dois reconnaître que le fait que je revienne enceinte de congé maternité peut être un peu déroutant !) et de la brièveté de mon retour au travail, j'expliquais que mon futur congé maternité serait celui accordé pour un troisième enfant, ce qui l'a étonné : "c'est bizarre que ta fille soit considérée à charge par la sécurité sociale". Je lui ai alors expliqué la différence entre la CAF et la sécu, et entre les enfants "à charge" et les enfants "mis au monde viables". J'aurais pu être perturbée par sa question "cash" mais j'ai précisément apprécié qu'il ne s'embarrasse pas d'une éventuelle retenue pour évoquer ma fille ! Des questions sans détours à propos d'Élise, j'en redemande !

Le lendemain de ma reprise, ma chef a commenté avec pudeur les boucles d'oreilles en étoiles que je portais : "Je n'avais pas fait le lien". J'ai alors mis les pieds dans le plat : "oui, si vous voyez des étoiles sur moi, c'est pour ma fille". Une autre collègue a alors répondu qu'elle avait effectivement remarqué l'étoile entre mes écrans. Gagné !

Le lendemain de ma reprise toujours, mon patron s'est intéressé, par pure obligation, à ma nouvelle grossesse : "Vous savez ce que c'est ?" J'ai eu envie de lui répondre qu'a priori c'était un humain, pas un alien, mais je me suis dit qu'il serait malvenu, dès ma reprise, de crisper à nouveau nos relations, que le temps et la distance de ces derniers mois ont eu la bonne idée de détendre, par la force des choses. Je me suis donc contentée d'un :
- C'est un petit garçon.
- Et là, vous avez déjà... ?
- Un petit garçon... et ma fille, qui n'est plus là.
Évidemment, rien qu'en prononçant ces quelques mots, ma voix a trahi mon émotion. [mode ironie : ON] Alors on peut me trouver chochotte ou hypersensible [mode ironie : OFF] mais, oui, je m'émeus encore de dire que ma fille n'est plus là ! Mon patron l'a remarqué et n'a pu s'empêcher de commenter : "Vous avez encore du mal". J'ai eu envie de lui répondre "Évidemment que j'ai encore du mal, ça ne fait qu'un an ! Et toute ma vie, j'aurai du mal à vivre l'absence de ma fille et à annoncer, confirmer ou répéter que ma fille n'est plus là". Là encore, j'ai pris sur moi pour lui répondre laconiquement : "oui, et je pense que ça va durer encore longtemps." Fidèle à lui-même, il a ensuite dévié la conversation sur lui mais je n'en attendais pas moins de sa part.

La "bonne nouvelle" de ma reprise, c'est que j'ai trouvé des oreilles attentives et compréhensives non pas auprès de mes collègues, mais auprès de traductrices avec lesquelles je travaille beaucoup à distance mais que je n'ai jamais rencontrées. Évidemment, j'ai fait une "sélection" des relations professionnelles à qui je pensais pouvoir en toucher quelques mots ; je n'en ai parlé à aucun de mes clients (mais si l'occasion se présente un jour, j'en profiterai peut-être) et ai choisi, parmi les dizaines de traducteurs avec lesquels je travaille au quotidien, de ne me confier qu'à trois d'entre eux - d'entre elles, en fait. Leurs réactions ont été à la hauteur du "feeling" que je pensais avoir avec elles et de la confiance que je leur ai témoignée en ouvrant mon coeur et en donnant le lien vers ce blog. Pour le réconfort qu'elles m'ont apporté dans cette étape parfois décevante qu'est ma reprise du travail, je les remercie du fond du coeur !

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12 septembre 2014

Ces couples qui ont perdu un bébé

Édito et témoignages publiés dans Parents
Date : octobre 2014

(cliquer sur les images pour les agrandir)

Parents octobre 2014_Edito deuil périnatal

Parents octobre 2014_Témoignage deuil périnatal 1

Parents octobre 2014_Témoignage deuil périnatal 2

Parents octobre 2014_Témoignage deuil périnatal 3

Parents octobre 2014_Témoignage deuil périnatal 4

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10 septembre 2014

Eric et Ramzy, les philatélistes

Vidéo

Je n'aurais jamais cru publier une vidéo d'Éric et Ramzy sur ce blog.
Je n'aurais jamais cru me retrouver dans un de leurs sketches - le seul que je connaisse d'ailleurs.
Et pourtant, dans huit jours exactement, nous en serons là...

Je me rappelle avoir découvert ce sketch il y a longtemps déjà. À l'époque, ce sketch m'a fait rire. À l'époque, un trait d'humour noir en particulier m'a fait rire.
Aujourd'hui, je ris encore devant ce sketch. Mais aujourd'hui, ce trait d'humour noir n'a plus la même saveur. Il n'a plus la saveur de l'insouciance que l'on croit intouchable ; il n'a plus la saveur de la distance que l'on peut mettre entre soi et les drames qui "n'arrivent qu'aux autres". Il a la saveur du terrifiant cauchemar qui devient réalité.

Voici le sketch en question. J'imagine que vous saurez reconnaître le trait d'humour noir en question.

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Parler de toi... ou pas...

En juillet dernier, lors d'une fête de famille célébrée au restaurant avec - entre autres - mes parents, ma belle-sœur et Gaspard, l'une des serveuses m'a demandé s'il était le premier petit-fils de la famille. A ce moment-là, j'étais seule à table avec ma belle-sœur. Nous avons échangé un regard lourd de sens et de non-dit pendant l'instant où j'ai cherché quoi répondre. Je n'ai finalement pas parlé de toi. Je n'ai pas dit que c'est toi, qui es née avant Gaspard, le premier petit-enfant de la famille. Je n'ai pas dit que tu existais. Je n'ai pas dit que Gaspard avait une jumelle, une grande sœur.
J'espère que tu ne m'en veux pas. Pour une fois, moi, je ne m'en suis pas voulu car j'ai senti que je n'étais pas capable, à ce moment-là, de m'exposer à l'incompréhension éventuelle.

Le lendemain de cette fête, nous sommes allés récupérer deux lits d'enfant d'occasion repérés sur Leboncoin et destinés à Gaspard - l'un chez mes parents, l'autre chez mes beaux-parents. Peu après être arrivés chez les vendeurs, nous avons appris que les lits en question appartenaient à leurs jumelles, maintenant trop grandes pour y dormir. À un moment de la conversation, nous avons cru pouvoir parler de toi. Quelle erreur de jugement ! La (fausse) compassion, la (fausse) empathie que l'on croyait pouvoir attendre de parents de jumeaux ont été démasquées en quelques phrases à peine. La meilleure a été prononcée par la mère, qui, deux phrases plus tôt, nous avait pourtant laissés espérer un minimum de compréhension ("Ah oui, je sais ce que c'est, j'ai une amie qui a vécu ça") : "De toutes façons, quand le bébé [vivant] arrive, on oublie [l'autre bébé]."
Bien sûr, Madame ! À vous qui me comprenez si bien, je peux l'avouer : ce 19 septembre 2013, je n'ai pensé à ma fille qu'entre 00h22, heure de sa naissance, et 00h27, heure de naissance de son frère. Depuis, c'est comme si elle n'avait jamais existé ; c'est comme si, pendant 35 semaines, je n'avais porté que Gaspard ; c'est comme si nous n'avions pas vécu et ne vivions pas encore le pire des écartèlements ; c'est comme si nous n'avions pas décidé d'arrêter son cœur uniquement parce que nous ne nous sentions pas capables de l'accueillir.
Nous avons tant bien que mal essayé de leur faire comprendre que ce n'était pas aussi simple qu'ils voulaient le croire mais nous avons bien vu qu'ils ne comprenaient pas et ne voulaient pas comprendre.

Quelques jours plus tard, à l'occasion d'une petite séance de shopping, la conversation entre la vendeuse et moi s'est engagée sur les enfants, avec pour prétextes la présence de Gaspard et la future présence du haricot qui commençait à se voir. Nous en sommes venues à parler du sexe du haricot, des préférences (le cas échéant) de chacune, etc. J'ai eu plusieurs occasions de parler de toi au début de la discussion mais j'ai préféré attendre un peu avant de le faire. Quand je me suis finalement lancée, je ne l'ai pas regretté : cette femme était réceptive. Elle n'a pas joué l'indifférence, elle ne m'a pas asséné de prétendues vérités assassines, elle a compris que tu existais même si tu n'étais plus. C'est même elle qui m'a parlé d'un numéro de l'émission Toute une histoire consacré, quelques semaines plus tôt, au deuil périnatal et à l'interruption médicale de grossesse (et qui faisait notamment témoigner une maman ayant perdu l'un de ses jumeaux suite à une ISG). En en parlant, elle avait des frissons que j'avais devinés sur ses avant-bras et qu'elle a elle-même avoués. Au terme de la discussion, j'ai même osé lui donner la carte du blog : c'était la première fois que je m'en sentais capable, alors que j'en ai toujours plusieurs sur moi ! Ce jour-là, j'ai été fière de parler de toi, fière de réussir à te faire entrer un peu dans la vie d'une inconnue - au même titre que ton frère et le haricot - et soulagée de tomber, pour une fois, sur une oreille étrangère mais compréhensive.

image

Il y a quelques jours, je suis allée à la Fnac pour retirer des livres commandés sur Internet. J'avais passé deux commandes, à un jour d'intervalle, mais on ne m'avait prévenue que de l'arrivée de la première. À tout hasard, j'ai demandé si la deuxième commande était également disponible. La vendeuse a alors vérifié sur son écran et m'a énoncé le début du titre du livre en question* pour se faire confirmer que nous parlions de la même chose. À la façon dont elle a prononcé ces quelques mots, j'ai senti quelque chose et ai alors ajouté "C'est mon cas". Elle s'est tournée vers Gaspard dans la poussette et a demandé, tout en me regardant, "s'il avait quelqu'un". J'ai confirmé. Elle n'a alors prononcé que trois phrases. "Le livre n'est pas arrivé." "Je suis maman de triplés." "Bon courage." À ses deux dernières phrases et à son regard, j'ai compris qu'elle avait compris, autant qu'elle le pouvait en quelques secondes, et ça m'a fait comme un voile de chaleur et de douceur sur le cœur.

*Il s'agit du livre "Perdre un jumeau à l'aube de la vie" de Béatrice Asfaux et Benoît Bayle, dont je reparlerai probablement quand je l'aurai reçu et lu.

 

Tu vois, les occasions de parler de toi se suivent et ne se ressemblent pas. Parfois, je préfère te trahir un peu pour préserver ton souvenir, ne pas risquer de l'entacher, de le salir, de le gâcher par une énième marque d'indifférence. Avant de parler de toi, j'essaie de jauger la personne en face de moi à l'aune de la place qu'elle pourrait te reconnaître ; j'essaie d'estimer a priori si elle sera capable de comprendre que tu as été et que tu existes toujours, quand même. Parfois, je tombe juste ; parfois, je me trompe ; parfois, je n'ose pas prendre le risque.

Tu es mon plus beau souvenir : je ne peux pas le confier à n'importe qui, n'importe comment, n'importe quand.

Cette dernière réflexion me fait penser à une phrase du livre "Sur la pointe des pieds" de Vanessa Hoebeke (que j'ai lu il y a un peu moins d'un an) qui m'avait semblé tellement lointaine à l'époque. Et pourtant, 10 mois plus tard, je me retrouve en elle. La preuve sans doute que, mine de rien, j'avance sur le chemin du deuil.
Comment faire pour garder intact ton souvenir, quand tout le monde baisse les yeux à l'évocation de ton prénom ? J'ai fini par trouver... Cette histoire, ton histoire, notre histoire... C'est mon trésor... Mon bébé, c'est ma richesse... On ne partage son trésor, sa richesse qu'avec des gens capables d'en voir la beauté...

01 août 2014

Interview d'Ingrid Chauvin

Vidéo

 

"Ce qui est difficile à se dire, c'est qu'on va rester avec ce poids et cette douleur toute sa vie."

 

Interview d'Ingrid Chauvin suite au décès de sa fille de 5 mois, réalisée pour l'émission "Sept à huit", diffusée sur TF1
Date : 13 juillet 2014
Durée : 11 mn


03 juin 2014

Ce que je ne supporte pas

Je savais que mon dernier billet ferait réagir mais je ne pensais pas que ce serait à ce point-là.

Je ne veux blesser ou offenser personne à travers ce nouveau billet. Je veux simplement expliquer ce qui m'aide et ce qui ne m'aide pas, par rapport à la psychiatre, mais pas seulement. Je sais que chacun des conseils et avis que j'ai reçus est guidé par la bienveillance et l'affection mais je vous assure que ça ne m'aide pas.

 

Je ne supporte pas qu'on me dise que nous avons pris la bonne décision pour Élise, que nous avons bien fait, comme si on balayait d'un revers de la main les doutes et les questions qui nous ont assaillis et qui nous assaillent encore, comme si la décision qu'on a prise était une évidence, comme si la vie d'Élise valait si peu qu'on peut la nier en quelques mots à peine, comme s'il suffisait de jouer à se faire peur en faisant semblant de se poser la question pour trouver la réponse.
Mon mari et moi avons, nous aussi, joué à nous faire peur au début de ma grossesse, avant que notre vie ne bascule. Comme beaucoup de parents, nous nous sommes posé ce qui nous semblait alors être "la" question : et si notre enfant est trisomique ? Chacun de nous avait sa réponse toute prête, qui n'était pas la même. Et puis la réalité nous a rattrapés. Ce n'était pas la trisomie, c'est vrai, mais nous avons dû nous poser la question pour de vrai et surtout trouver une réponse.
Chacun peut avoir ses a priori mais je vous jure - et je parierais ma vie là-dessus - que personne ne peut savoir avant d'y être confronté pour de vrai. Le regard extérieur est toujours plus confortable, croyez-moi. Seuls ceux qui se sont posé la question pour de vrai - quelle qu'ait été leur décision d'ailleurs - peuvent prétendre comprendre.

 

Je ne supporte pas qu'on juge à notre place du meilleur moment où nous pourrons concrétiser notre nouveau désir d'enfant. Certains nous sentent prêts ; d'autres nous conseillent d'attendre avant de relancer les essais bébés. Alors qui écouter plus que l'autre et pourquoi ? Mon mari et moi sommes les seuls à savoir si le moment est venu.

 

Je ne supporte pas que les gens - des inconnus, des connaissances - croient que je vais "mieux", voire "bien", uniquement parce que je souris devant eux. Croient-ils que le chagrin me fait oublier toutes les règles de savoir-vivre et de civisme ? Croient-ils que c'est devant eux que je vais m'effondrer ? Croient-ils que c'est à eux, que je connais si peu et qui croient détenir la vérité sur le deuil que nous avons à faire, que je vais confier mon mal-être et mes doutes ?

 

Je ne supporte pas qu'on me conseille ou déconseille de prendre un traitement anti-dépresseur, sous couvert d'une quelconque expérience. Ça fonctionne pour elle, ça n'a pas marché pour lui, ça a fait pire que mieux pour elle ? Et alors ?! Chaque situation de vie où l'opportunité d'un traitement anti-dépresseur est apparue avant d'être confirmée ou rejetée est différente. Les conseils que j'ai reçus dans un sens ou dans l'autre émanent de personnes confrontées à des situations différentes. Parce que chacun prend le chemin qu'il peut et qu'il veut. Mon mari et moi avons perdu le même enfant dans les mêmes circonstances et pourtant nous n'empruntons pas tout-à-fait le même chemin. Alors, même si la question d'un tel traitement s'était posée pour ces personnes suite au deuil périnatal d'un jumeau dû à une interruption de grossesse, cela ne suffirait pas à me convaincre de suivre leur voie.

Pour l'instant, lorsque j'envisage ce traitement, je me dis qu'il pourrait peut-être m'aider temporairement, me maintenir la tête hors de l'eau jusqu'à ma reprise du travail fin septembre mais pas au-delà. Mais il restera de toutes façons artificiel.
Et puis, si je prends ce traitement, où en serai-je quand j'arrêterai ? Au même stade qu'aujourd'hui, à me torturer l'esprit, à me poser des milliers de questions, à ruminer mes propres regrets et reproches ?
Je ne sais pas si je suis en dépression ou non - je ne sais pas à quoi ressemble une dépression et il paraît que ce n'est pas l'image que je renvoie à ceux qui me côtoient fréquemment - mais ce que je sais, c'est que je suis en deuil et qu'après le traitement je serai toujours en deuil.
Je suis certaine que ce traitement ne fera que retarder les choses : il ne résoudra aucune question, il n'effacera pas le manque, il n'éloignera pas les regrets. Il mettra juste ma vie sur pause.

Je sais aussi que les premiers mois de vie d'un enfant sont essentiels à son développement mais:

  1. je ne pense pas me voiler la face en disant que Gaspard est un petit garçon bien dans ses baskets (si, si, il en a : souvenez-vous !), souriant, facile à vivre, curieux de la vie, qui joue, qui dort bien, qui rit, qui pleure (j'ai lu que les pleurs importaient autant que les rires parce qu'un bébé qui pleure, c'est un bébé qui se sent en confiance et qui sait que l'on répondra à ses pleurs) ;
  2. je me demande à partir de quel âge un enfant a le "droit" d'avoir une maman qui ne va pas bien, si ses premiers mois sont si importants. Parce que, si je prends un traitement, ce sera avant tout pour lui alors quand pourrai-je me dire "Gaspard est assez grand pour que je m'autorise à ne pas aller bien" ? Jamais, je crois. On ne juge jamais son enfant assez grand pour ces choses-là.

Je sais que mon entourage proche a confiance en moi par rapport à Gaspard. Je pense que je lui apporte tout ce dont il a besoin affectivement et matériellement - en tout cas, je ne pourrais pas faire plus ou mieux. Je crains simplement qu'il ne reçoive en plus des choses dont il n'a pas besoin. Et c'est de ça que j'aimerais le préserver.

Je crois malheureusement au fond de moi que je suis la seule à détenir les clés : aucun traitement, aucun accompagnement sous quelque forme que ce soit ne pourra faire le travail à ma place. Et ce travail qu'il me reste à accomplir se résume en quelques mots: assumer et accepter la décision que nous avons prise, arrêter de regretter.

30 mai 2014

Psychiatre - Épisode 1

Le 13 mai dernier, j'ai eu mon premier rendez-vous avec le Dr Terranova, une psychiatre spécialisée dans toutes les questions autour de la périnatalité. Je n'attendais pas grand-chose de ce rendez-vous, il faut dire que ce n'est pas vraiment moi qui l'avais sollicité.

J'ai donc eu affaire à cette psychiatre et à un étudiant en médecine qui s'est contenté d'assister, sans y participer, à l'entretien.
Le Dr Terranova est sans doute "familière" de ma situation mais j'ose espérer que si, à la faveur de ce rendez-vous, cet étudiant a découvert (rayez les mentions inutiles) le deuil périnatal d'un singleton, le deuil périnatal d'un multiple, l'interruption médicale de grossesse et/ou l'interruption sélective de grossesse, il a compris des choses, s'est posé et se posera des questions et fera preuve d'humanité et de compréhension s'il est de nouveau confronté à ce type de drame au cours de sa carrière.

Le Dr Terranova m'a reçue dans son bureau de l'hôpital psychiatrique à quelques kilomètres de chez moi. L'hôpital en lui-même est "accueillant" (beaucoup d'espace, de la verdure) mais dans le bâtiment où l'on m'attendait, l'ambiance n'était plus à la flânerie. Tandis que le rez-de-chaussée est consacré aux hospitalisations, le service de consultations se situe au premier étage, à première vue accessible au public uniquement par un escalier. Je m'apprêtais donc à porter Gaspard dans sa poussette pour atteindre le premier étage lorsqu'une soignante m'a aperçue à travers la porte vitrée fermée à clef séparant le hall du service d'hospitalisation et m'a proposé d'emprunter leur ascenseur de service.

Pendant le court instant où la soignante a refermé la porte vitrée derrière moi et a attendu l'ascenseur à mes côtés, un patient hospitalisé qui traînait dans le couloir a fixé obstinément Gaspard du regard - un regard qu'il m'a été impossible de déchiffrer : attendrissement, folie ? Rien de tel pour vous mettre dans l'ambiance et pour vous faire douter à la fois - et c'est paradoxal - de la pertinence de votre présence et de votre propre état mental. Pour résumer, cette question n'a cessé de faire des allers-retours dans ma tête : qu'est-ce que je fais là ?
D'ailleurs, à la fin de l'entretien, après avoir hésité un court instant à me laisser redescendre seule, la psychiatre elle-même m'a raccompagnée jusque dans le hall, hors secteur hospitalisation, justifiant sa décision d'une seule phrase : "il y a quand même des malades en bas".

Une fois arrivée dans le bureau de la psychiatre, j'ai à peine eu le temps d'ôter mon manteau et de découvrir un peu Gaspard qu'elle m'a lancé sans préliminaires : "Racontez-nous". Raconter quoi ? La grossesse ? La descente aux enfers depuis le 24 mai 2013 ? L'accouchement ? Le retour à la maison ? Comment j'ai atterri dans ce bureau ? J'ai finalement essayé de lui présenter un résumé de quelques phrases couvrant tous ces évènements.

Neuropédiatrie

Quand j'ai eu fini, elle n'a pas enchaîné tout de suite en rebondissant sur ce que je venais de lui dire ou en creusant tel ou tel aspect. Il y a eu un blanc - le premier d'une longue série au cours de cet entretien. Dans l'ensemble, il y a eu moins d'échanges qu'avec la psychologue du CHU mais le contexte est différent : elle est psychiatre et pas psychologue et elle découvre l'histoire "après la bataille" et non au fil de l'eau.

Elle m'a finalement et tant bien que mal interrogée sur différents aspects, dans le désordre :

  • Comment avions-nous accueilli l'annonce de la grossesse gémellaire ?
  • Comment s'était passé le retour à la maison avec Gaspard ?
  • Comment mon mari vivait-il la situation ?
  • Comment allais-je ?
  • Quelle relation avais-je avec Gaspard et quels sentiments éprouvais-je pour lui ?
  • Est-ce que je sortais et est-ce qu'il m'arrivait de rester enfermée plusieurs jours de suite ?
  • Avais-je toujours de l'appétit ?
  • Comment était mon sommeil ?
  • Avais-je toujours le goût pour les choses que j'aimais faire avant ?

Je lui ai également parlé spontanément :

  • du manque d'Élise,
  • de la culpabilité liée à la décision de l'ISG,
  • des difficultés liées au deuil périnatal.

Parmi les exemples qu'elle m'a demandés par rapport à ce dernier point, j'ai évoqué la phrase de la médecin de la PMI mais sans préciser de qui elle venait. J'ai hésité - j'aurais dû mais je n'ai pas osé parce que je ne voulais pas l'incriminer. Pourtant je sais que :

  1. ce n'est pas à moi de prendre soin des autres en ce moment - en tout cas pas des "étrangers" et pas comme ça ;
  2. si j'avais été plus précise, elle lui en aurait peut-être parlé et cette médecin aurait peut-être fait moins de gaffes face à d'autres parents ayant perdu un enfant.

Après ces échanges laborieux, et comme je ne savais toujours pas ce qu'elle attendait que je lui dise et ce qu'elle cherchait à comprendre ou à savoir dans mes paroles, j'ai fini par être franche : "je ne sais pas pourquoi je suis venue, je ne sais pas quel est le but de ce rendez-vous". C'est là qu'elle m'a enfin expliqué que son rôle était de déterminer si ma souffrance était normale dans le contexte ou s'il y avait un état pathologique - dépressif, appelons les choses par leur nom - derrière tout ça.

Elle m'a tenu le même discours que la psychologue du CHU lors de notre dernier RDV en février : elle n'est pas favorable aux traitements médicamenteux en cas de deuil (moi non plus, ça tombe bien), elle les juge artificiels et estime qu'un état dépressif n'est pas rare en pareille situation et peut même être nécessaire. Elle a au moins l'air de comprendre que pleurer son bébé est normal, même plusieurs mois après, et ne semble pas encline à me gaver d'anti-dépresseurs.

En lieu et place de ce traitement qui n'était pas à l'ordre du jour, elle m'a proposé un accompagnement à domicile par l'un des membres de son équipe : psychologue, puéricultrice, infirmière psychiatrique, etc. Dans mon cas et compte tenu de ce que je lui ai dit, elle a estimé que la psychologue serait la plus adaptée. Nous sommes alors convenues de nous revoir une quinzaine de jours plus tard pour en rediscuter et - si j'ai bien compris - pour que je rencontre la psychologue avant qu'elle ne vienne chez nous.

06 mai 2014

Cosmopolitan

Récemment, j'ai inscrit mon blog au concours de blogs (ça tombe bien !) organisé par le magazine féminin Cosmopolitan.

Mon intention n'est pas de gagner : je sais que le genre de blog auquel le mien appartient ne gagne jamais. Pas assez "punchy", pas assez décalé, pas assez drôle.
Mon objectif est bien plus modeste : donner une autre vitrine, même à toute petite échelle, au blog toujours dans l'idée de faire parler du deuil périnatal et de l'interruption médicale et sélective de grossesse.

Si vous voulez m'aider à atteindre mon objectif, vous pouvez toujours voter pour moi en cliquant par exemple, une fois par jour, sur l'image ci-dessous :

23 avril 2014

Jumeaux esseulés

Vidéo

Chaque jour, l'émission Les maternelles sur France 5 répond à une question d'une "maternaute" par la voix d'un de leurs spécialistes.

Hier, c'est à ma question, posée via leur page Facebook, qu'ils ont répondu par la voix du pédopsychiatre Michaël Larrar.

Je suis d'accord avec la majeure partie de sa réponse mais, comme on dit, "plus facile à dire qu'à faire".

En revanche, je ne suis pas certaine qu'il ait déjà été confronté réellement à ce genre d'histoires car il est certain que nous n'attendrons pas que Gaspard ait cinq ou six ans pour lui parler d'Élise car cela impliquerait de ne pas parler d'elle devant lui, d'enlever les photos et toutes les traces d'elle chez nous, de nous cacher quand nous allons la voir au cimetière : ce serait tout simplement impossible pour nous !

18 avril 2014

Ronan

Aujourd'hui, cela fait sept mois qu'Élise est morte.

Ça ne fait pas si longtemps que j'arrive à l'écrire - et même à le dire, parfois : Élise est morte.
Avant, je ne disais pas qu'elle était morte ; je disais qu'elle n'était plus là.
Avant, je ne disais pas qu'elle était morte-née (je ne sais même pas si ça se dit au féminin, d'ailleurs) ; je disais qu'elle était née sans vie.

Je pourrais aussi dire qu'elle a fini de vivre. Comme Ronan.

Car aujourd'hui, je ne vais pas vous parler d'Élise. Enfin, pas tout-à-fait. Je vais vous parler de Ronan.
Mais parler de Ronan, c'est un peu parler d'Élise quand même.
Parce que Ronan a vécu.
Parce que Ronan a une sœur jumelle.
Parce que Ronan est parti trop vite.

Ronan est un petit garçon qui a un grand frère, Yann, et une sœur jumelle, Selma.
Ronan est venu au monde le 14 novembre 2008.
Ronan est mort le 19 janvier 2009. De ce qu'on appelle communément la mort subite du nourrisson.
66 jours avec ses parents, son frère et sa sœur.

Sa maman, Micha, en a fait un récit qu'elle a publié sur son site. Un récit bouleversant, que je voulais partager avec vous, et avec l'autorisation de Micha. En hommage à Ronan et, d'une certaine façon, en ce 18 du mois, en hommage à Élise.

Ronan a fini de vivre

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