03 mai 2016

Un de plus

Ce matin, après l'inscription en mairie il y a quelques semaines, je suis allée inscrire Gaspard à l'école directement.

Rencontre avec la directrice tout ce qu'il y a de plus classique : "Bonjour-Madame-Bonjour-Gaspard-Tu-es-content-d-aller-à-l-école-?" et blablabla.

Arrive ensuite la question fatidique :
- Il a des frères et sœurs ?
- Une sœur jumelle décédée et un petit frère.
Et elle de noter, sous mes yeux, sur sa fiche d'inscription – seulement, uniquement, exclusivement : "Un petit frère".

Mais p*****, je viens de te dire qu'il avait AUSSI une sœur ! Jumelle, qui plus est. Décédée, certes. Mais une sœur quand même.
Et si je t'en parle - devant lui a fortiori – tu aurais peut-être pu comprendre :

  • que sa sœur existe pour nous,
  • que sa sœur existe pour lui,
  • que ce n'est pas un tabou pour nous,
  • que ce n'est pas un tabou pour lui,
  • que c'est important pour nous qu'elle soit reconnue.

Mais non, on est dans le "bête et discipliné", dans l'administratif, dans le "ça rentre pas dans les cases" alors on élude et on fait semblant de rien. C'est plus simple pour tout le monde. Pour tout le monde sauf pour nous.

Et un petit tour de couteau supplémentaire dans la plaie béante de mon cœur...

Larme

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31 janvier 2016

Le poids des mots - Bis

L'an dernier, à peu près à la même époque, j'avais déjà publié un billet sur les mots que l'on utilise pour désigner la réalité. Cette fois-ci, ce sont d'autres mots qui m'interpellent.

Perdre et disparaître
Avec les décès de personnalités survenus en ce début d'année, nous avons régulièrement entendu dans les médias "untel a disparu", "nous venons de perdre untel". En tant que traductrice amoureuse des langues en général et de sa langue en particulier, je connais par cœur les rouages de la langue française, ses pièges, ses doubles sens, ses homonymes, mais je ne peux m'empêcher de m'insurger intérieurement contre ces deux termes employés de manière euphémique pour désigner la mort.

Et puis dans la "vraie vie", qui parle de cette manière ?!
Honnêtement, le 2 janvier, j'ai été émue d'apprendre que Michel Delpech était décédé mais pas que la France avait perdu l'un de ses chanteurs les plus populaires.
Et sérieusement, quand vous avez croisé vos collègues le 10 janvier, vous leur avez demandé s'ils savaient que David Bowie avait disparu ou qu'il était mort ?

En tout cas, dans notre vie, nous ne parlons pas comme ça, mon mari et moi.
Élise n'a pas disparu : elle est morte, derrière un champ opératoire mais pour ainsi dire sous nos yeux et dans mon ventre, par notre décision - par notre faute.
Nous n'avons pas perdu Élise : nous savons où elle est, elle est décomposée au fond d'une boîte en bois six pieds sous terre, entre les vers et les taupes.

Retard
Avec le virus Zika qui sévit en Amérique du sud et est apparemment arrivé en Europe, les médias nous parlent régulièrement des risques encourus en particulier par les femmes enceintes et leurs foetus, notamment des risques de retard mental pour ces derniers.

Mais d'où sort ce terme de retard pour désigner une déficience, une défaillance, une anomalie ?!
Être en retard, c'est juste une question de timing : quand on arrive en retard, on met plus de temps que prévu à arriver mais on arrive quand même.
Ces "bébés Zika" ne seront pas en retard mentalement, ils seront déficients mentaux !

Si nous l'avions laissée vivre, Élise aussi aurait souffert d'une déficience mais pas d'un retard !

Réflexion

Pour clore ce billet, je rappellerai seulement cette citation attribuée à Albert Camus :

Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde.

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22 décembre 2015

Trois en un

Eh oui, je vais encore vous rapporter les propos de Gaspard ! Toujours pour les mêmes raisons : il est une source intarissable qui m'évite, en ces temps où ma fatigue est inversement proportionnelle à mon moral, la peine de mettre en mots et en forme les autres billets qui prennent la poussière dans mes brouillons.

J'en profite pour officialiser une nouvelle catégorie, qui, au vu de la prolixité de Gaspard qui ne fait sans doute que commencer, devrait être alimentée régulièrement par lui et probablement son frère dans quelque temps. J'ai nommé "Eux et Elle".

Samedi dernier donc, Gaspard a remporté le tiercé dans le désordre : il m'a émue aux larmes trois fois en quelques heures en parlant de sa sœur... Émue parce qu'elle n'est pas là. Émue parce qu'elle existe pour lui.

 

La première fois, c'était à propos du sapin. Chacun de nos trois enfants a "sa" boule dans le sapin. Gaspard cherchait la sienne et s'est réjoui de la trouver. Il a ensuite cherché celle de son frère, avant de la lui montrer puisque Hector était près de lui à ce moment-là. Il a alors cherché celle de sa sœur et, au moment où il l'a repérée, il s'est tourné vers le petit coin d'Élise dans notre bibliothèque en s'écriant : "Élise ! Élise ! 'garde Élise !".

*****

La deuxième fois, c'était à propos du petit nounours qu'il a eu en cadeau à l'occasion de la fête de la crèche la veille. Innocemment, je lui ai demandé comment il s'appelait. Et Gaspard de me répondre du tac-au-tac : "Élise !". Je ne m'y attendais tellement pas que je n'ai pas su quoi dire ou quoi faire. Je ne sais pas s'il vaudrait mieux éviter, pour empêcher toute confusion, ou si cela reste anodin. Heureusement, ce fameux nounours a déja changé trois fois de nom depuis ; il importe donc peu - pour l'instant du moins - que je n'aie toujours pas la réponse à cette question.

*****

La troisième fois, c'était à propos des larmes d'Élise. Alors que nous regardions encore le ciel étoilé et la lune, Gaspard a enchaîné sans transition : "Pas pleure Élise" (qu'il faut comprendre comme "Ne pleure pas Élise"). S'en est alors suivie cette conversation :
- Elle pleure, Élise ?!
- Oui.
- On ne sait pas si elle pleure... Mais à ton avis, pourquoi elle pleure, Élise ?
- Est tombée Élise.
- Où ça ?
- Pa' terre là.
- Ah bon. Le pire, c'est qu'on ne peut même pas la voir pour la réconforter.
- Vais c'erc'er Élise moi.
- On ne peut pas aller la chercher, tu sais.
- Attends Élise moi.
- ...
 
Une fois de plus, je n'ai pas su quoi lui dire. Mais je n'ai pu m'empêcher de penser qu'il allait l'attendre longtemps...

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14 décembre 2015

À côté d'elle

Aujourd'hui, je vais - encore - vous rapporter ce que Gaspard nous a dit. Quand je vous dis qu'il est une vraie pipelette ! Et puis cela m'arrange bien qu'il nourrisse mes billets, puisque je n'ai toujours pas retrouvé l'énergie d'écrire plus longuement.

Ce soir, en rentrant de la crèche à pieds, tous les quatre, nous avons pris le temps de nous arrêter devant les maisons décorées et illuminées, de chercher les marrons et les vers de terre, d'admirer les Père Noël en train d'escalader les grillages et autres clôtures, de regarder les oiseaux voler au-dessus de nos têtes, de guetter le petit chat que nous avions vu à l'aller ce matin... et de lever les yeux vers la lune qui commençait à apparaître.

Et Gaspard de s'exclamer : "C'est la lune à Élise !"

Je ne sais pas si nous faisons comme il faut, mais pour l'instant, tu places Élise au même endroit que nous, mon Crapaud...

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12 décembre 2015

Si nous avions pu...

Ce soir, au milieu d'une phrase anodine, Gaspard a capté le mot "réparer". Fidèle à sa réputation de pipelette, il s'est alors amusé avec.

"Réparer Gaspard moi !
Réparer Papa moi !
Réparer Hector moi !
Réparer Élise moi !"

- On ne peut pas réparer Élise, tu sais. Si nous avions pu, nous l'aurions fait...
- Veux réparer Élise moi.

Si nous avions pu...
Mais nous n'avons même pas essayé...


03 octobre 2015

Une grande claque...

Ce soir, mon mari et moi nous sommes pris une grande claque, sans l'avoir vue venir.

Hector était couché. Nous finissions le repas avec Gaspard. Nous en étions au fromage et, contre toute attente, notre petit "fromagivore" a tout-à-coup délaissé son morceau de chèvre pour nous annoncer sans préambule qu'il voulait aller dormir. Nous l'avons fait répéter et, devant sa réponse déterminée, nous nous sommes dit qu'il ne fallait pas manquer cette occasion.

Au moment de quitter la table, il a répété "Élise", "va voir", signalant ainsi qu'il voulait aller regarder l'une des photos d'Élise qui est affichée dans un cadre pêle-mêle au-dessus de notre canapé. Parmi les 28 photos qui composent ce cadre, seules trois concernent Élise ; parmi ces trois photos, deux sont symboliques puisqu'elles représentent l'une sa tombe, l'autre une bougie que nous avions allumée pour elle dans la cathédrale de Calvi lors de nos dernières vacances. Tout ça pour dire qu'il n'y a qu'une seule photo d'Élise elle-même dans ce cadre et c'est précisément celle-là qu'il voulait regarder ce soir, alors qu'il s'extasie d'habitude devant celle où il regarde les poules du voisin de ses grands-parents.

Mon mari et moi, un peu pris de court, l'avons laissé faire. Il est monté sur le canapé et n'arrêtait pas de répéter "Élise" en regardant et désignant sa photo. Les larmes ont commencé à ruisseler sur mes joues, en silence. Mon mari l'a rejoint sur le canapé. Je me suis approchée à mon tour. J'ai constaté que le silence de mon mari avait la même origine que le mien. C'est alors que, pour la première fois, Gaspard a réclamé "bisou Élise". Alors que mon mari finissait de s'effondrer en larmes, j'ai porté Gaspard pour qu'il soit à hauteur de la photo d'Élise et puisse l'embrasser.

Lorsque je l'ai reposé sur le canapé, il a associé les mots "a mal" et "Élise". C'est difficile dans ces cas-là de l'aider à nous faire comprendre ce qu'il veut dire sans orienter ou induire quoi que ce soit. Nous avons fini par supposer qu'il imaginait qu'Élise avait mal, probablement à cause de la fente labio-palatine qui la défigure et donne à son nez et sa bouche la couleur du sang.

Mon mari s'était isolé dans notre chambre pour pleurer, j'étais moi-même en larmes alors que Gaspard était encore dans mes bras. Je me suis alors empressée de lui expliquer que son papa et moi ne pleurions pas à cause de lui mais parce que nous étions émus qu'il parle d'Élise, parce que nous étions tristes qu'elle ne soit pas là. Je l'ai rassuré en lui disant que même si ça nous fait pleurer, ce n'est pas grave, qu'il peut continuer à parler d'elle, quand il veut, où il veut, comme il veut. Ma plus grande hantise serait qu'il se censure ou étouffe ses sentiments pour nous préserver. Ce n'est pas à lui de nous protéger.

C'est arrivé ce soir alors que nous avions décidé de moins lui parler d'Élise, pour voir si cela l'aidait en quoi que ce soit, bien que nous n'ayons pas l'impression de lui en parler trop.
C'est arrivé ce soir, alors que nous n'avions pas parlé d'Élise aujourd'hui.
C'est arrivé ce soir alors que, jusqu'à hier, il croyait qu'Élise faisait dodo sur cette photo, ce que nous avions immédiatement et systématiquement corrigé.

Qu'est-ce qu'il se passe dans ta tête, mon Crapaud ? À quoi tu penses ? Qu'est-ce qui t'a fait penser à Élise ce soir ? Pourquoi as-tu voulu embrasser sa photo ?

Ce soir, mon mari et moi nous sommes pris une grande claque. Mais ce n'est sans doute que la première...

Réflexion

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23 septembre 2015

S'il fallait t'enterrer à nouveau

Ce 23 septembre 2013, nous n'étions que huit à accompagner ton cercueil. Parce que ton papa et moi avions choisi de faire ça "en petit comité".

Si c'était à refaire, je ferais autrement. J'annoncerais ton décès à notre entourage - familial, amical, professionnel ou autre - et "l'inviterais" à ton enterrement comme si tu n'avais pas été qu'un fœtus mort-né, comme si tu n'étais pas un bébé que personne n'a connu. Je me dis souvent que si Gaspard ou Hector mourait, on ne ferait probablement pas ça "en petit comité". Alors pourquoi est-ce qu'on t'a cachée comme si tu n'avais pas vraiment vécu, comme si tu n'étais pas vraiment morte, comme si tu n'existais pas vraiment ?!

Ce jour-là, nous n'avons souhaité la présence de personne à part nos parents et nos frères et belle-sœur. Sûrement parce que j'aurais eu trop peur que personne ne vienne, que personne ne juge ton départ comme un vrai départ et ta mort comme une vraie mort, que personne ne prenne la peine de se déplacer pour toi, ou à défaut pour nous. En assistant à ton enterrement, les gens se seraient peut-être rendu compte pour de bon que tu as existé ; ils auraient peut-être même compris que tu as vécu, uniquement dans mon ventre mais quand même.

Si c'était à refaire, je ferais les choses autrement.
Pour que les gens voient ton cercueil, ton tout petit cercueil, ton minuscule cercueil.
Pour que les gens voient notre chagrin.
Pour que les gens sachent. Pas pour qu'ils comprennent, mais pour qu'ils sachent, au moins.

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20 septembre 2015

Anniverciel

À la fin de cette journée en famille en l'honneur de Gaspard, nous sommes allés sur la tombe d'Élise, pour son "anniverciel".

Il faisait beau et doux, exactement comme il y a deux ans.

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Et le soir, à la nuit tombée, mon mari et moi avons pu faire ce que nous n'avions pas réussi la veille, malgré notre patience et trois tentatives : envoyer une lanterne pour Élise, comme l'an dernier, depuis la plage de la petite ville où elle est enterrée.

Il faut croire qu'Élise ne voulait pas que l'on célébre sa mort mais sa naissance...

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19 septembre 2015

Je me souviens

Je me souviens des comptines que je ne t'ai pas chantées.
Je me souviens des tétées que je ne t'ai pas données.
Je me souviens des nuits où je ne t'ai pas bercée.
Je me souviens des couettes que je ne t'ai pas faites.
Je me souviens des repas que je ne t'ai pas préparés.
Je me souviens des parties de cache-cache auxquelles tu n'as pas participé.
Je me souviens des balades en Manduca que tu n'as pas faites.
Je me souviens de la Bretagne et de la Corse où tu n'as pas voyagé.
Je me souviens du chocolat que tu n'as pas goûté.
Je me souviens des bains que tu n'as pas pris.
Je me souviens des cauchemars que tu n'as pas faits.
Je me souviens des livres que tu n'as pas regardés.
Je me souviens de la crèche où je ne t'ai pas emmenée.
Je me souviens des vêtements que je ne t'ai pas choisis.
Je me souviens des sourires que je ne t'ai pas faits.
Je me souviens des histoires que je ne t'ai pas racontées.

Je me souviens de tout. C'est comme si je ne me souvenais de rien, puisqu'il n'y a rien à se souvenir.

J'espère que tu te souviens de tout, de là où tu es.

Doux anniverciel, Ma Princesse.

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18 septembre 2015

Il y a deux ans

Nous sommes le 18 septembre 2015. Il est 12h14.

Il y a deux ans, tu étais encore vivante.
Il y a deux ans, il était encore temps de choisir la vie.
Il y a deux ans, il était encore temps de tout arrêter.
Il y a deux ans, tu vivais encore.
Il y a deux ans, il était encore temps de choisir ta vie.

Il y a deux ans, c'est ton cœur que nous avons arrêté.