26 août 2016

Éclairer, voler ou voguer

Des semaines, même des mois, sans écrire... mais il ne fallait pas désespérer : me revoici ! Et en cette (presque) rentrée, j'ai même pris l'ambitieuse résolution de rétablir un peu le rythme de publication. Nous verrons si j'arrive à lui épargner, contrairement à la plupart de ses consœurs en général, les oubliettes !

Et pour célébrer mon "retour", je vous propose une photo du dernier tatouage que je me suis offert, chargé en symboles évidemment.

Plutôt qu'avec un dessin particulier en tête, c'est avec une seule et unique tatoueuse que je voulais travailler cette fois. Une tatoueuse découverte à travers son book dans un shop près de chez nous, en région rouennaise donc, mais qui vit aujourd'hui à Bruxelles. J'ai nommé : Capitaine Plum (http://capitaineplum.blogspot.fr et https://fr-fr.facebook.com/CapitainePlumTattoo/).
Après avoir largué les petits chez les papi-mamie, nous avons donc fait un saut, mon mari et moi, au début de nos vacances qui s'achèvent tout juste, dans la capitale belge pour concrétiser le tatouage que Plum et moi avions imaginé par mail et par Skype. Jusqu'au jour J, je ne savais pas précisément à quoi il allait ressembler. Finalement, après quelques tout petits ajustements, c'est de cette mini (tout est relatif : c'est le plus grand et le plus visible de mes cinq tatouages) œuvre d'art que j'ai laissé Plum imprégner ma peau :

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Le personnage féminin, c'est moi, où mes trois enfants ont pris racine.
L'étoile, c'est Élise qui nous éclaire.
L'avion, c'est Gaspard qui vole vers son avenir.
Le bateau, c'est Hector qui vogue vers son avenir.

Au départ, Plum avait voulu donner une place particulière à Élise en la personnifiant en une petite fille pointant le doigt vers une étoile, mais je tenais à ce que ce tatouage ne mette aucun de mes enfants ni en valeur ni en retrait. Je lui ai donc demandé de garder ce personnage en lui donnant une autre interprétation et de déplacer l'étoile.

Au final, le tatouage correspond à mon envie initiale et à la vision que j'ai - aujourd'hui, enfin - de mes enfants, comme un témoignage de l'étape où je suis arrivée en ce moment.

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26 juillet 2015

Tous les trois

À l'occasion de la naissance de Hector, les collègues de mon mari ont organisé une collecte qui lui a été remise il y a quelque temps. Pour rendre l'enveloppe qui la contenait plus personnelle, une de ses collègues eu la douce idée de l'agrémenter d'un dessin né sous ses doigts de fée. Par la suite, elle a même eu la gentillesse de le reproduire dans un format un peu plus grand et en donnant à Élise la couleur de cheveux qui était la sienne à la naissance.

Inutile de préciser à quel point cette attention nous a touchés par sa simplicité, sa douceur. Tout y est. Merci Vanessa !

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09 mai 2015

Souvenange

Parce qu'on n'y pense pas.
Parce qu'on n'ose pas.
Parce qu'on ne sait pas que c'est possible.
Parce qu'on pense qu'on n'en aura pas besoin.
Parce qu'on pense que ça nous fera plus de mal que de bien.
Parce qu'on pense qu'on n'osera jamais les regarder.
Parce qu'on ne réalise pas qu'il ne restera que ça.

Il y a des personnes qui sont là
pour y penser,
pour oser,
pour rendre ça possible,
pour savoir qu'on en aura besoin,
pour savoir que ça nous fera du bien,
pour savoir que leur simple existence est parfois suffisante,
pour savoir qu'il ne restera que ça.

Hélène est de ces personnes. Elle sait tout ça parce qu'elle est "passée par là", elle a été de l'autre côté de la barrière - et y est sans doute restée car c'est une frontière que l'on ne peut pas refranchir dans l'autre sens.
Hélène est aussi photographe à ses heures "perdues".

À ce doux mélange, Hélène a ajouté sa générosité, sa grandeur d'âme et son dévouement. Le résultat, c'est Souvenange, une association qui permet aux parents endeuillés qui le souhaitent de disposer de photographies de qualité professionnelle de leur enfant décédé, grâce à l'intervention d'Hélène, en partenariat officiel avec les trois maternités de sa ville.

Vous trouvez ça dérisoire, futile, morbide ? C'est que vous avez la chance de ne pas pouvoir comprendre.
C'est que vous n'avez jamais eu à vous demander si vous vouliez, si vous pouviez voir votre bébé décédé.
C'est que vous n'avez jamais regretté de ne pas avoir eu la force ou la possibilité de voir votre bébé décédé.
C'est que vous n'avez jamais regretté de ne pas avoir eu la présence d'esprit ou le courage de photographier votre bébé décédé.
C'est que vous n'avez jamais regretté que la seule trace concrète, réelle, tangible de votre bébé soit une photographie mal cadrée, avec une lumière ingrate, prise à la va-vite par une sage-femme mal à l'aise.

Un infini merci à Hélène, parce que je connais au plus profond de mon âme la valeur inestimable de sa démarche.

 

Aux États-Unis (et en Irlande depuis peu), c'est l'association Now I lay me down to sleep qui sert de relais entre la mort et la vie.

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05 avril 2015

Du haut de son étoile

Il y a longtemps que je suis via Facebook le dessinateur Jack Koch, qui se trouve être également un ancien instituteur, d'où le thème récurrent de l'enfance dans ses dessins.

Il y a quelques mois, j'avais vu passer un dessin mettant en scène un petit garçon assis sur une étoile et lançant un doudou à une petite fille. Malgré l'inversion des "rôles", j'avais évidemment pensé à Élise et Gaspard. J'ai alors contacté Jack Koch pour lui faire une demande spéciale, qu'il a acceptée : c'est ainsi que nous avons reçu, peu avant Noël dernier, notre dessin personnalisé.

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Et puis, cette semaine, après avoir vu défiler des dizaines d'autres scènes étoilées réalisées par Jack, j'ai été particulièrement touchée par l'un de ses dessins. Il m'a étreint le coeur à un point...

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Moi aussi, je voudrais lui parler.

Comment vas-tu, là-haut ou là-bas ?
Comment c'est, chez toi ?
Est-ce qu'il fait bon être morte sur ton étoile ?
Je connais plein de petits enfants comme toi, qui n'ont pas pu vivre. Est-ce que tu t'es fait des amis parmi eux ?
On ne se moque pas trop de toi ? De ta double fente labio-palatine, de ta grosse tête, de tes yeux trop écartés, de tes petites oreilles placées trop bas ? Les enfants sont souvent moqueurs entre eux ici-bas, mais peut-être pas chez toi.
Est-ce que tu nous vois ?
Est-ce que tu sais à quel point tu nous manques ?
Est-ce que tu as vu que ton petit frère a dormi 7 heures d'affilée cette nuit ?
Est-ce que nous te manquons ?
Est-ce qu'il y a des saisons chez toi ?
Est-ce que tu entends ton frère jumeau prononcer ton prénom ?
Est-ce qu'il y a la nuit et le jour chez toi ?
Est-ce que tu connais le chaud et le froid, la faim et la soif ?
Est-ce que tu nous en veux ?

 

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13 mars 2015

En attendant Hector...

... nous avons immortalisé, fin janvier, les derniers instants de la grossesse avec notre amie et photographe Chrystelle.

Petit aperçu dans cet album !

Silhouette

Ces photos m'inspirent un seul regret : ne pas avoir eu le courage ou la présence d'esprit de faire de même pour la grossesse d'Élise et Gaspard.

Ces photos vous ont plu ?
Vous souhaitez profiter du talent de Chrystelle ?
Vous habitez la région rouennaise ?
Alors c'est par ici que ça se passe : http://www.chrystelleriquier.com/.

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25 janvier 2015

Les chaussures

Voici un texte que j'ai découvert aujourd'hui. Dès la première phrase, j'ai compris de quelles chaussures il s'agissait.

Je porte une paire de chaussures.
Elles sont très laides, inconfortables ; je les déteste.
Chaque jour, je les porte et chaque jour, je rêve que j'en porte d'autres.
Certains jours, mes chaussures me font tellement souffrir que je pense ne plus pouvoir avancer.
Personne ne me parle jamais de mes chaussures mais je peux lire dans les yeux de qui me regarde que chacun est soulagé que ce soit les miennes.
Personne ne me parle d'elles.
Pour vraiment comprendre ces chaussures, vous devez les porter, mais une fois que vous les aurez aux pieds, jamais plus vous ne pourrez les enlever.
Je me rends compte que je ne suis pas seule à porter ces chaussures.
Il y a beaucoup de paires de par le monde.
Certaines femmes sont comme moi et elles essayent de marcher avec la douleur quotidienne de ces chaussures.
Certaines ont appris comment marcher avec ces chaussures et elles ne sont plus autant blessées.
Aucune femme ne mérite de porter ces chaussures.
Pourtant, c'est à cause de ces chaussures que je suis une femme forte.
Ces chaussures m'ont donné la force d'affronter n'importe quoi.
Elles ont fait de moi ce que je suis.
Je marcherai toujours dans les chaussures d'une femme qui a perdu un enfant.

Ce genre de textes est souvent écrit au nom des mamans mais je sais que les papas aussi portent ces chaussures.

Réflexion

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05 janvier 2015

Return to zero

J'ai plusieurs billets en tête depuis quelques jours mais j'ai préféré, aujourd'hui, m'adapter à l'actualité. Et l'actualité du jour, c'est l'annonce de la diffusion à la télévision française du film Return to zero, réalisé par Sean Hanish à partir de sa propre histoire, celle du décès in utero de son fils Norbert, à quelques jours du terme, en 2005. Ce film est en réalité le premier (et, pour l'instant, le seul) film consacré au deuil périnatal : vous imaginez aisément ce qu'il représente pour les parents endeuillés.

Return to zero 1

Après quelques avant-premières mondiales et une diffusion télévisuelle dans plusieurs pays en 2014, le film arrive enfin en France. Malheureusement, il n'aura pas l'honneur de sortir au cinéma, le sujet n'étant pas assez attractif ni rentable, évidemment.
C'est TF1 qui a acheté les droits et, alors que la diffusion était attendue pour 2014, le film sera finalement/enfin diffusé le vendredi 16 janvier à 15h15, sous le titre Un berceau sans bébé.

Grâce à une amie vivant en Grande-Bretagne, où le film a été diffusé en mai dernier, j'avais récupéré la version anglaise et des sous-titres anglais il y a plusieurs mois déjà mais n'avais pas encore trouvé la force de le regarder. Sans doute parce que mon mari ne l'aurait pas regardé sans au moins des sous-titres en français et que je ne voulais pas le regarder seule. Avec cette version française désormais bientôt accessible, je n'aurai plus d'excuse.

On peut regretter le jour et l'heure de diffusion, qui en font un "téléfilm de l'après-midi" parmi d'autres.
On peut aussi se réjouir qu'il soit diffusé sur une chaîne gratuite à large audience.
On peut par ailleurs espérer qu'il sera disponible en replay dans les jours suivant sa diffusion.

Il ne tient qu'à nous, à qui ce film tient tant à cœur, de communiquer sur sa diffusion et d'en faire la promotion autour de nous !

24 décembre 2014

Conte de Noël

C'est un conte de Noël que j'ai découvert l'an dernier déjà. Depuis, il "tourne" régulièrement entre les parents endeuillés.
Je ne sais pas s'il m'aurait autant touchée il y a plusieurs mois de cela, je l'aurais peut-être trouvé "gnangnan". Toujours est-il qu'aujourd'hui il me parle et m'émeut. J'y lis l'espoir que mon Élise reçoive, au plus profond et au plus pur de son âme, tout l'amour que j'ai pour elle, particulièrement en ces moments censés être partagés en famille.

Comme souvent sur Internet, les pillages et autres emprunts sont nombreux et loin de moi l'idée de m'approprier ce qui ne m'appartient pas. J'espère simplement honorer le bon auteur de ce texte en citant Céline Claire.

Sac velours bleu

C’est la nuit de Noël… Il est très tard… Si tard que seules quelques lumières oubliées clignotent encore dans la ville. Si tard que tous les yeux sont profondément fermés. Si tard que la ville est entièrement recouverte d’un fin manteau de givre glacé…

Dans le silence flottent neuf carillons qui tintinnabulent à chaque saut des rennes… Le Père Noël n’a pas fini son travail. Il est éreinté mais continue inlassablement à remplir les cheminées des maisons endormies…
Enfin le dernier paquet…
Le Père Noël est heureux pour ses rennes aussi : il les sent épuisés de tant de kilomètres parcourus, tirant un traîneau qui, au lieu de s’alléger, semblait de plus en plus lourd au fur et à mesure de la distribution. Le Père Noël ne comprend pas. Pourquoi tant de fatigue ? Et cette impression de labeur non fini ?

Le Père Noël attrape le dernier cadeau : vraisemblablement un cheval à bascule vu la forme et la grosseur du paquet.
Il le soulève avec peine et court le déposer au pied du sapin. Il remonte dans son traîneau, fait claquer sa langue, et les rennes se remettent péniblement en marche…
Pourquoi tant de mal ? Le traîneau est pourtant vide maintenant.
Comme animé d’un soupçon, le Père Noël se retourne… Et ce qu’il voit le remplit de stupeur : cachés au fond du traîneau, longtemps dissimulés sous le cheval à bascule, une multitude de petits sacs de velours bleu attendent sagement.

Qu’est-ce ?
Le Père Noël n’en croit pas ses yeux. Ce n’est pas lui qui a déposé tout cela… Il se rappelle chaque jouet fabriqué, chaque cadeau emballé, chaque désir d’enfant. Et quel enfant réclamerait un petit sac de velours ?
Le Père Noël ordonne aux rennes de s’arrêter, il descend du traîneau et saisit un de ces sacs.
Stupeur !
Il est gonflé à bloc et lourd comme du plomb ! Le Père Noël le regarde longuement, le tourne et le retourne sans oser l’ouvrir. Il réfléchit, retrace le fil de sa tournée, persuadé que ces cadeaux n’étaient pas là quand il a embarqué.
C’est alors qu’il se rappelle…
Lors de sa tournée, il a vu sortir de quelques-une des maisons un papa ou une maman et s’approcher discrètement du traîneau. Il n’a guère fait attention : le Père Noël se soucie plus des enfants que des adultes… mais il se pourrait fort bien que ces parents aient glissé un petit paquet dans le traîneau…

Cherchant la clé de ce mystère, tournant et retournant le petit sac, il découvre, brodé sur le ruban qui le ferme, un prénom d’enfant…
Chaque sachet serait donc destiné à un petit ?
Une douceur infinie traverse le regard usé du Père Noël…
Il a compris.
Alors il remonte dans son traîneau, fait claquer sa langue, se cambre sous l’allure des rennes repartis au triple galop et les guide à travers la ville et le froid.
Ils montent, dépassent les lumières, glissent sur les nuages pour un pays que tous imaginent sans jamais le connaître.

Une multitude d’enfants impatients l’attendent en file indienne.
Ils ont interrompu leurs jeux à l’écoute des carillons et se tortillent d’aise à l’envie d’avoir leur cadeau…
Ils n’attendent pas de jouets, de poupées ou de camions… Ils attendent un simple petit sac de velours bleu. Des étoiles brillent déjà dans leurs yeux et les regards filent du côté du traîneau.

Le Père Noël prend un des sacs si lourds entre ses mains, soulève le ruban qui le ferme et lit le prénom brodé.
Aussitôt, le visage d’un petit garçon en habit de prince s’éclaire. Il s’avance timidement et tend ses mains. Le sac qui semblait de plomb se fait plume ! L’enfant sourit, défait d’un geste le ruban et surgissent alors une multitude de bisous, chatouilles, câlins et caresses qui retombent comme une pluie de bonheur sur les cheveux, les mains, les joues du garçonnet qui éclate de rire sous cette tendresse attendue.
Autour de lui, comme un écho à sa joie, d’autres sacs se distribuent, d’autres rubans se défont, d’autres rires retentissent…
Le pays imaginaire n’est plus qu’un immense éclat joyeux qui carillonne plus fort encore que les clochettes des rennes…

Car une maman restera toujours une machine à faire les bisous, un papa restera toujours une machine à faire les câlins et l’amour trouvera toujours un messager pour arriver à son destinataire.

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10 avril 2014

La bascule

Je viens de vous parler de Ginie, femme sweet femme. Le seul but de ce billet était de faire office d'introduction car c'est surtout de la nouvelle écrite par Ginie sur la perte de son bébé que je voulais vous parler.

Elle a expliqué la genèse de cette nouvelle ici :
http://www.femmesweetfemme.fr/la-bascule/

Parmi les trois thèmes imposés (ou plutôt parmi les phrases imposées et autour desquelles il fallait écrire), Ginie a choisi :
"Je suis des yeux l’avion dans le ciel. C’est maintenant que tout commence."

Cette nouvelle, intitulée La bascule, est lisible ici : http://www.aufeminin.com/ecrire-aufeminin/la-bascule-n225699.html

Avion dans le ciel

Je me permets de la reproduire ici parce que je trouve ce texte aussi poignant que bien écrit :

Je m’étais souvent demandé comment ce serait, le jour où on m’annoncerait une terrible nouvelle. Comment je vivrais ces quelques secondes qui font basculer une vie, ces secondes que nous vivons tous un jour. Je m’étais demandé si, comme dans les films, tout ce qui m’entourait se mettrait à fonctionner au ralenti, si les bruits me parviendraient étouffés, si je me sentirais loin de tout, si je crierais.

Je ne crie pas. Si je le fais, la possibilité que ce ne soit qu’un mauvais rêve disparaîtra. Doucement, pour ne pas me réveiller, j’implore l’homme en blouse blanche de me dire que ce n’est pas vrai.
Je vous en supplie, retirez ce que vous venez de dire, on fera comme si ce n’était pas arrivé. Je ne veux pas savoir. J’ai mal compris. Vous avez mal prononcé. Ce n’est pas en train d’arriver. Dites-moi que vous retirez, rembobinez. On était bien il y a quelques secondes à peine, pourquoi tout gâcher ?
On riait tous ensemble de mon gros ventre qui m’empêchait de voir mon poids sur la balance. J’avais peur, comme toutes les femmes qui vont accoucher, mais j’étais heureuse. On peut retourner en arrière, s’il vous plaît, Docteur? On peut oublier ?

La sage-femme me tient la main.
Mon mari pleure.
Le médecin range son matériel en évitant soigneusement mon regard.
Il ne rembobine pas.
Ce n’est pas un rêve, ce n’est pas une blague. Mais c’est peut-être une erreur médicale, ça arrive souvent les erreurs médicales. D’ailleurs, ce médecin m’a l’air bien jeune pour asséner un verdict aussi définitif, si ça se trouve c’est la première fois qu’il fait une échographie et il ne regarde pas au bon endroit. Oui, voilà, ça doit être ça.
Cherchez encore un peu, Docteur, non, ne rangez pas votre foutue machine. Elle ment, vous mentez, le cœur d’un bébé n’arrête pas de battre comme ça, sans raison. Ce matin encore il dansait en moi, je sentais bien que c’était pour aujourd’hui. C’est un petit farceur, vous savez, il nous fait souvent rire. Tiens, à chaque fois qu’il bouge, j’essaie de le filmer et il s’immobilise dès qu’il entend l’appareil s’allumer. Il nous fait une blague, j’en suis sûre. Je dois lui donner la vie, Docteur, je ne veux pas lui donner la mort. Tout ça n’a pas de sens.

La sage-femme me caresse la tête et m’explique ce qu’il va se passer maintenant. Je ne l’entends pas. Je ne veux pas l’entendre. Ce n’est pas en train d’arriver.
Je veux devenir sourde, je veux que tout soit au ralenti, je ne veux plus rien sentir, je veux être ailleurs. Vous pourriez m’endormir quelque temps s’il vous plaît ? Vous me réveillerez quand tout sera terminé, je ne veux pas être là, je ne peux pas affronter. Je ne suis pas forte, vous savez, j’ai la dépression facile et l’angoisse vissée au corps. Je ne suis pas de taille à surmonter ça, il ne faut pas se fier aux apparences. Je me prépare tant bien que mal à la perte de mes parents, parce qu’il paraît que c’est la vie. Je m’y prépare parce que je sais que si on me prend de court je ne pourrai pas me relever. Mais là, mon fils, je ne peux pas l’encaisser, je vais crever, je vous le jure. Et comment je vais dire ça aux autres ? Qu’est-ce qu’on va faire de son doudou, des pirates sur les murs de sa chambre, de tous ses pyjamas, du petit lit blanc ? Qu’est-ce qu’on va faire des étoiles dans nos yeux, du soleil dans nos projets ?
Qu’est-ce qu’on va faire de nous ?

Alors c’est comme ça.
C’est comme ça quand tout s’écroule.
Brutal, irrémédiable, dévastateur. Ca ne fait pas de bruit, ça n’a pas d’odeur, ça ne se voit même pas. Si quelqu’un entre dans la petite pièce sombre, il pourra croire que nous pleurons de joie. De quoi pourrait-on bien souffrir lorsqu’on a le ventre tendu d’amour ?
Il y aura un avant et un après et pourtant, rien n’a changé.
Le ventilateur brasse l’air climatisé au même rythme qu’avant.
Le néon au-dessus de ma tête grésille toujours.
Le médecin va continuer sa journée de travail. Il va sortir de la pièce, sans doute aller glisser une pièce dans une fente en échange d’un café trop chaud mais réconfortant et ce soir il aura une triste histoire à raconter à sa femme.
La sage-femme appellera peut-être une copine, pleurera sûrement un peu. Elle a choisi ce métier pour aider des parents à accueillir leurs enfants. Pas pour qu’ils leur disent adieu.
A travers la vitre teintée, je vois les voitures ralentir pour laisser passer les piétons qui sortent du cinéma. Les couples trainent, pour prolonger ce bon moment et partager leur sentiment sur le film qu’ils viennent de voir. Les familles pressent le pas pour rentrer plus vite à la maison, il faut encore manger, prendre le bain, finir les devoirs que les enfants avaient remis à plus tard. Aucun ne se doute de ce qui se joue à quelques mètres d’eux, de l’autre côté du mur.
Dans le ciel, un avion vient de décoller de l’aéroport tout proche.
La sage-femme met son masque et me dit que ça va être le moment.
J’imagine qu’il est chargé de passagers en partance pour des vacances, vêtus de chemisettes et bermudas colorés.
Elle met en place la perfusion. Je donnerais tout pour être à bord de cet avion.
Je porterais ma robe longue à fleurs, celle dans laquelle je voyais si bien mon ventre bouger.
Elle me dit qu’il va falloir être forte.
Dès qu’on atterrira, on ira à la plage. Je ferai la planche sous le soleil et on oubliera tout. Tous les trois.
18h10
C’est maintenant que tout s’arrête. C’est maintenant que tout commence.

 

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01 mars 2014

Dolorosae

Parmi ce qui me plaît dans le fait de tenir ce blog, il y a ces messages que je reçois de temps à autre de la part de mamans, qui ont besoin d'échanger sur ce qui nous rapproche, qui souhaitent simplement me témoigner leur affection, qui désirent me faire partager un bout de leur vie en écho à la mienne.

C'est grâce à l'une d'entre elles que j'ai découvert ce poème de Victor Hugo. <3

Dolorosae

Mère, voilà douze ans que notre fille est morte ;
Et depuis, moi le père et vous la femme forte,
Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour
Sans parfumer son nom de prière et d'amour.
Nous avons pris la sombre et charmante habitude
De voir son ombre vivre en notre solitude,
De la sentir passer et de l'entendre errer,
Et nous sommes restés à genoux à pleurer.
Nous avons persisté dans cette douleur douce,
Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse
Emporté dans l'orage avec les deux oiseaux.
Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux,
Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre,
Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre
À cette lâcheté qu'on appelle l'oubli.
Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli
Les cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure,
Et toutes les splendeurs de la sombre nature,
Avec les trois enfants qui nous restent, trésor
De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,
Nous avons essuyé des fortunes diverses,
Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses,
Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,
Donnant aux deuils du cœur, à l'absence, aux cercueils,
Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille,
Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,
Aux vieux parents repris par un monde meilleur,
Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.

Victor Hugo

Cette douceur mêlée de douleur me parle.
Pour l'instant, rien ne peut se poser sur ma douleur, la blessure est encore trop à vif... Mais j'espère qu'un jour ma douleur sera recouverte de ce même voile de douceur et de tendresse.

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