Tannabelle et ses grumeaux

24 août 2019

Sur le chemin de la vérité...

"Je voudrais qu'on me fasse mourir pour pouvoir voir Élise."

C'est ainsi que Gaspard et Hector ont tous les deux conclu notre discussion de ce soir.

 

Car ce soir, nous avons parlé, entre la poire et le fromage - ou plutôt entre la pizza et les fraises - de "problèmes et de solutions", Gaspard nous ayant dit qu'il avait entendu quelqu'un dire "il n'y a pas de problèmes, il n'y a que des solutions".

 

Spontanément, sans nous concerter, mon mari et moi avons pensé au plus gros problème que la vie ait mis en travers de notre chemin... 

 

Et c'est lui qui a osé en parler à Gaspard et Hector, en ces termes : "Élise avait un problème et nous n'avons pas trouvé de solution". De fil en aiguille, nous en sommes arrivés à leur dire, pour la première fois aussi explicitement, que c'est nous deux qui avions "décidé de ne pas faire naître Élise vivante".

Alors que Hector était tout ouïe quoique silencieux, Gaspard, du haut de ses presque six ans, a ensuite posé des questions aussi pertinentes que douloureuses :

 

"Ça veut dire qu'elle aurait pu naître vivante ?"

"Oui, mais..."

Nous avons alors essayé de leur expliquer quelle vie aurait été la sienne, d'après les médecins, et du coup quelle vie nous aurions eue, nous et eux...

 

"Et comment elle est morte du coup ?"

"Un médecin a arrêté son cœur quand elle était encore dans mon ventre."

 

Nous ne sommes pas allés jusqu'à expliquer plus avant le geste ou la façon de faire puisqu'ils ne nous ont pas précisément interrogés à ce sujet, car nous avons pris le parti de ne pas (trop) anticiper leurs questions. Nous nous disons qu'ils poseront leurs questions au fur et à mesure, quand ils seront prêts à s'exposer aux réponses.

 

Avoir un enfant mort oblige à manier l'art de la vérité avec délicatesse. Je ne sais pas si nous avons pleinement réussi ce soir, mais j'ai le sentiment que nous avons franchi une étape.

Je m'étais déjà demandé comment nous leur annoncerions que nous avions été décisionnaires du destin d'Élise, que nous avons eu pouvoir de vie et de mort sur elle, que nous avons exercé ce pouvoir. Je redoutais ce moment, autant qu'il me tardait de le vivre rien que pour qu'il soit derrière nous.

Gaspard et Hector (dans une moindre mesure, eu égard à son plus jeune âge et à sa maturité moins avancée) savent donc dans les grandes lignes, mais au-delà des vagues "elle était très malade" ou imprécis "elle n'aurait pas pu vivre", pourquoi et comment leur sœur est morte. Je suis quelque part soulagée, car j'avais l'impression de leur mentir en les laissant croire, par nos non-dits, nos omissions, nos silences, qu'elle était morte d'elle-même ou par je-ne-sais-quelle entremise mystérieuse.

 

Il faudra pourtant recommencer dans quelque temps avec Agathe mais nous appréhenderons certainement moins ce moment maintenant que nous l'avons déjà vécu une fois. Mais je suis certaine que les larmes couleront de nouveau...

Réflexion

 


23 mai 2019

Smile Train

Comme certains le savent, je suis traductrice.
Comme peu le savent, depuis quelques mois, je traduis bénévolement pour Traducteurs sans frontières.

J'ai déjà traduit pas mal de choses sur des sujets aussi variés que les droits de l'Homme, la pauvreté, la malnutrition ou le handicap. Et voilà qu'aujourd'hui, en cette veille de ce p..... de 24 mai où nous avons découvert les malformations faciales et cérébrales d'Élise, j'accepte pour la première fois une traduction pour Smile Train, un organisme humanitaire qui - je vous le donne en mille - s'occupe... des fentes labiales et palatines !

J'ai envie d'y voir un signe... mais un signe, c'est censé avoir une signification, non ? Alors quelle est-elle ?

SmileTrain

 

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Un peu d'humour (noir)

Ayant délaissé le blog depuis quelques semaines, je viens seulement de prendre connaissance de deux e-mails arrivés il y a plusieurs jours voire semaines sur la messagerie qui lui y est associée. J'ai rattrapé mon retard en y répondant immédiatement.

Vous le savez peut-être : j'aime l'humour noir, même quand il s'agit de ma fille. En tout cas, les auteurs de ces deux messages sont au courant aussi maintenant. (Les termes en orange viennent remplacer les vraies références, histoire de ne pas faire de pub aux boîtes de ces deux robots !)

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Premier message

La demande :

Bonjour à vous,

Je m’appelle A. et j'organise les collaborations éditoriales chez Blablabla, une agence digitale basée à Pétaouchnok. Nous venons de débuter un nouveau projet dans lequel la notion de famille et de bien-être est centrale, et votre blog me semble tout désigné !

Si cela vous intéresse, nous serions heureux de produire gratuitement un article sur-mesure pour votre blog, sur le sujet de votre choix. L'article sera créé pour votre site et abordera un sujet pertinent pour votre audience, en respectant votre ligne éditoriale. Ce contenu sera bien entendu optimisé pour atteindre un maximum de lecteurs, et nous pouvons même créer du contenu visuel tel que des infographiques ou des imprimables pour votre blog.

Ce post ne ferait pas mention d’une marque et ne sera pas promotionnel. Il s’agira simplement pour nous d'y insérer un lien vers un article de conseils pratiques sur la famille et le développement des enfants. Est-ce que cela pourrait vous intéresser ?

Je reste à votre disposition si vous souhaitez plus d’informations.

Merci de votre réponse et très belle journée,

Axel

Ma réponse :

Bonjour A.,

Vous me prenez pour une idiote ? Vous voulez me faire croire que vous avez lu - ou ne serait-ce que survolé - mon blog, et que c'est pour cette raison qu'il vous semble tout désigné pour correspondre à votre projet autour de la notion centrale de bien-être ? Si vous y aviez réellement jeté un œil, vous auriez vu que 95% des billets de mon blog parlent de ma fille qui est MORTE. Alors pour la notion de bien-être, on repassera !

Cela étant, si vous proposez de produire gratuitement un article sur-mesure pour mon blog, sur le sujet de mon choix, voici les sujets que je vous suggère d'aborder pour respecter ma ligne éditoriale : le deuil au sens large, le deuil d'un enfant en particulier ou, pour être encore plus précis, le deuil périnatal.

Pour être efficace et pertinent, il ne suffit pas de faire une recherche de blogs sur le thème de la famille. Affinez un peu vos critères de recherche automatique : vous tomberez certainement plus juste, perdrez moins de temps et blesserez moins des cœurs déjà meurtris.

Dans l'attente de vous lire... ou pas,

-- Tannabelle et ses grumeaux --

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Deuxième message

La demande :

Bonjour Tannabelle,

Je m’appelle C. et je fais partie de la famille Bliblibli. Suite à une veille sur les réseaux sociaux, j’ai eu la joie de découvrir ton superbe blog et ton univers très accueillant. Toute notre équipe est sous le charme et je t’écris pour te proposer une coopération avec nous. En effet, je pense que toi et tes abonné-es seraient conquis par nos articles.

Bliblibli est une entreprise tonkinoise qui produit des étiquettes personnalisées pour divers objets et vêtements pour enfants. Résistantes au lave-vaisselle et au lave-linge, elles survivent au quotidien des enfants, et grâce à elles, plus rien ne se perd. De plus, nous proposons de nombreuses affiches personnalisables et des autocollants de porte pour une chambre d’enfant unique.

Je t’invite à visiter notre site pour avoir une idée plus précise de ce que nous faisons : www.bliblbli.bli 

Qu’en penses-tu ? Souhaites-tu tester nos produits et en rendre compte par la suite ?

Je me ferais un plaisir de te composer un kit de test que tu pourras personnaliser à ton goût, et serais ravie de parler avec toi des différentes possibilités. Tu peux sans autre m’envoyer ton Mediakit.

Je me réjouis d’avance d’avoir de tes nouvelles.

Sincères salutations,

C. B.

Ma réponse :

Bonjour C.,

Merci pour l'intérêt que tu portes à mon blog.
Avant de parler plus précisément de ta proposition, j'ai un petit conseil à te donner : quand on veut faire croire que l'on a lu quelque chose, il me semble judicieux de prendre quelques précautions. Par exemple, avant d'affirmer que l'univers d'un blog est très accueillant au point que toute votre équipe est sous le charme, mieux vaut s'assurer que ce blog ne parle pas à 95% de LA MORT D'UN ENFANT. Cela étant, il est possible que je me méprenne : vous avez peut-être été réellement tous séduits par la souffrance, la culpabilité et le manque que j'éprouve à l'égard de ma fille, va savoir ! Tu me diras si je me trompe, du coup ? Histoire que je sache vraiment ce qu'il en est...

Toujours est-il que je me pose deux ou trois questions sur les produits que tu proposes. Vos étiquettes sont résistantes au lave-vaisselle et au lave-linge et survivent au quotidien des enfants. Mais résistent-elles aux intempéries ? Car tu vois, le quotidien de ma fille, ça se passe six pieds sous terre, alors si tu m'affirmes que je peux apposer vos étiquettes sur sa pierre tombale en toute quiétude, pourquoi pas !

Peut-être faudrait-il revoir tes critères de recherche automatique et te méfier du contenu de tes envois impersonnels, histoire de perdre moins de temps, d'être plus efficace et - accessoirement - de ne pas blesser des cœurs qui souffrent déjà.

Dans l'attente de te lire... ou pas,

-- Tannabelle et ses grumeaux --

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Les paris sont ouverts : s'excuseront-ils ou ne s'excuseront-ils pas ?!

 

Questions

 

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20 mai 2019

En vrac

Cela fait bien longtemps que je ne suis pas venue par ici. Par manque de temps, c'est évident, mais pas seulement. Parce que j'ai l'impression de ne plus avoir grand-chose d'intéressant ou d'inédit à raconter.

Élise me manque.
Je souffre de son absence.
Je voudrais qu'elle soit parmi nous.

C'est la même chose depuis bientôt 6 ans, je ne sais plus dans quel sens tourner ces 3 phrases pour justifier d'y revenir sur ce blog, mais Élise n'en est pas moins présente dans mon coeur et dans mes pensées. D'ailleurs, c'est sans aucun doute l'approche de l'un de 6e anniversaires particuliers qui me pousse jusqu'ici ce soir.

Au fil des mois, j'ai noté ce qui me passait par la tête, mais rien de tout cela ne me semble assez consistant, abouti ou pertinent pour le déposer ici. Mais j'ai quand même envie de partager avec vous, en vrac, quelques citations ou réflexions.

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28 avril 2016

Tu es mon souvenir sans avenir.

 

Il manquera toujours une couleur à mon arc-en-ciel.

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18 mai 2016

Tu me manques comme je respire.

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9 juillet 2016

Il n'y a pas de manque dans l'absence ; l'absence est une présence en moi.

Félix Guettari

 

 

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9 janvier 2017

 

Son corps le trahit avant que sa vie ait commencé. Certaines créatures ne sont pas faites pour survivre.

Extrait de la narration du film "L'étrange histoire de Benjamin Button"

 

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18 janvier 2017

Je t'ai pris la vie ; tu as rendu l'âme, mais je ne sais pas à qui.

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25 septembre 2018

Vieillir, c’est emmerdant, mais quand on sait vraiment que c’est ça ou la mort, on trouve ça épatant.

 

Jean Piat

Réflexion

    Félix Guattari (1930-1992)

 

    Il n'y a pas de manque dans l'absence ; l'absence est une présence en moi.

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07 février 2019

Photos...

Neuropédiatrie

Je n'ose pas (encore ?) afficher de photos d'Élise publiquement. Je me retranche derrière le choix que nous avons fait de ne pas exposer de photos de nos (autres) enfants (vivants, eux) sur Internet, que ce soit sur ce blog ou sur Facebook en particulier. Cela m'arrange quelque part ; ça m'évite, la majeure partie du temps, d'avoir à me poser cette question pour Élise.

Pourtant, je crève d'envie de montrer ma fille à tout le monde, de montrer qu'elle a existé, qu'elle a vécu, même si ce n'était qu'in utero, de montrer que ma souffrance s'est enracinée en elle et que ce n'est pas "rien" ni "personne" que je pleure et qui me manque.

Mais j'ai toujours cette espèce de retenue.

Il faut dire aussi que je redoute que les images que je dévoilerais d'Élise se retouvent sous de mauvais regards ou entre de mauvaises mains, en proie à de mauvaises intentions. L'un des articles de La Voix du Nord auquel j'ai participé en octobre dernier s'est bien retrouvé relayé sur un site pro-vie / anti-IMG/IVG, dont je me garderais bien de mettre le lien ici. L'article y est repris sans publication associée ni commentaire, mais rien que le contexte du site m'a donné la nausée à l'idée que mon histoire, ma souffrance, ma fille, la chair de ma chair soient reprises, détournées, utilisées pour servir un but contraire à mes convictions...

Malgré cela, je suis heureuse que d'autres parents endeuillés fassent le choix contraire au nôtre et osent exposer leur histoire, leur bébé. Parce qu'on ne peut pas reconnaître une réalité si on ne la regarde pas en face.

Je vous invite donc à lire cet article (en anglais) et à observer ces photos. Vous me direz ensuite ce que vous voyez. La mort ou l'amour ? Un être humain ou un cadavre ? Un non-évènement ou une profonde souffrance ?

https://www.dailymail.co.uk/femail/article-5522155/Mother-shares-photoshoot-stillbirth-heartbreaking-funeral.html?fbclid=IwAR0_kfntlH02vOBTG4IRlbOifb3GrYoo-7EMDOkjN1aZgw0XcG_DdSFZ2hg

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24 octobre 2018

J'ai testé pour vous...

Près de 2 mois après l’arrivée d’Agathe parmi nous, je prends/trouve (rayer la mention inutile ! ;-)) enfin le temps de revenir dessus !

Le terme était prévu pour le lundi 3 septembre, jour de rentrée scolaire de Gaspard et Hector. J’espérais donc qu’elle soit déjà née, voire que nous soyons de retour à la maison avant cette date, histoire de limiter autant que possible les perturbations de cette journée déjà particulière en soi.

Le mardi 28 août, j’ai choisi d’écouter ma belle-sœur, qui me conseillait de tenter l’homéopathie. Ma pharmacienne m’a donc préparé un cocktail spécial « déclenchement » (on s’entend, hein), que je me suis empressée de commencer dès que je l’ai récupéré.
J’ai pris ma première dose à 18h00... à 19h00, je fissurais la poche des eaux ! Véridique ! Déjà plutôt sceptique (mais pas opposée non plus) quant à l’homéopathie en général, je doute que l’on puisse y voir un lien de cause à effet, mais cet enchaînement prête à sourire, vous en conviendrez ! :-)
Autre anecdote amusante : j’ai toujours entendu dire que faire le ménage en fin de grossesse favorisait en général le déclenchement du travail. Là encore, nous avons choisi de faire confiance à cette idée reçue... sauf que c’est mon mari qui était en train de faire les poussières lorsque j’ai perdu les eaux ! :-)

Bref, suite à cette fissuration, nous nous sommes rendus à la maternité, où ils ont décidé de me garder après un monitoring normal mais toujours sans contractions, en raison du risque d'infection lié à toute fissuration ou rupture de la poche des eaux. Nous avons donc passé la nuit sur place, installés dans une chambre en suites de couches.
Le lendemain matin, en ce mercredi 29 août, j’ai refait un monitoring, toujours normal et toujours sans contractions. Je me suis donc efforcée de marcher et faire des exercices sur un ballon de grossesse pour essayer d’enclencher le travail, sans succès...
Le monitoring de l’après-midi étant toujours exempt de signes annonciateurs du travail, l’équipe a commencé à envisager de poser un ballonnet, un dispositif visant à favoriser la dilatation du col. Et c’est effectivement ce qui a été fait le soir même, non sans mal : elles ont dû s’y mettre à trois et s’y reprendre à deux fois pour y parvenir, ce qui n’a pas été indolore ! Mais une fois le ballonnet en place, rien à signaler hormis une légère sensation de gêne. Je suis donc retournée dans ma chambre vers 22h00 (seule cette fois, mon mari étant rentré chez nous entre-temps), dans l’idée de passer une ultime « bonne » nuit avant la dernière ligne droite !

ballonnet
Le ballonnet, une fois tombé !

C’était sans compter sur l’effet rapide du ballonnet, car, vers 1h00 du matin, j’ai été réveillée par la perte du ballonnet, mais aussi et surtout par des contractions douloureuses et relativement rapprochées ! J’ai hésité à attendre une heure de plus pour voir si ce rythme se maintenait, voire s’intensifiait, mais j’ai finalement décidé d’appeler une sage-femme qui m’a envoyée aux urgences maternité. Je m’y suis rendue « la fleur au fusil », avec mon téléphone et un bouquin, pensant devoir patienter encore de longues heures avant le dénouement. On m’a alors posé un nouveau monitoring en attendant de m’examiner à nouveau. J’ai demandé si je pouvais/devais prévenir mon mari ; on m’a confirmé que oui, mais qu’il pouvait prendre son temps pour arriver. Je l’ai donc appelé pour l’informer que le travail avait vraisemblablement commencé, mais qu’il avait tout le temps de se réveiller et d’avoir les idées claires pour parcourir les 45 km qui séparent notre domicile de la maternité.
Dans les minutes qui ont suivi, je me suis donc retrouvée seule en salle de monitoring à voir que le rythme cardiaque d’Agathe faiblissait considérablement à chacune des contractions, désormais rapprochées, régulières et de plus en plus douloureuses. Dès que la sage-femme, Héloïse, est revenue, je lui en ai parlé et elle a pu le vérifier sur le tracé. Elle m’a alors demandé de m’installer sur le côté gauche pour voir si cela soulageait Agathe. Lorsqu’elle est revenue peu après, elle a constaté que le cœur d’Agathe ralentissait toujours aussi fort (à peine 60 de pulsation cardiaque) et a été rejointe par sa collègue, Camille, qui m’a alors examinée. C’est à ce moment-là que tout s’est emballé.

À peine Camille a-t-elle commencé à examiner mon col qu’elle s’est exclamée, à l’intention de sa collègue : « J’ai le cordon ! ». Panique dans ma tête, dans mon cœur, dans ma voix : « Oh noooon !... ». Sans même savoir de quoi il retournait précisément, mais en entendant le terme « cordon » et en découvrant la surprise et l’inquiétude dans la voix et le regard de Camille, j’ai instantanément pensé à mon amie Laurie et à son petit Clément, décédé d’une multiple circulaire du cordon à quelques jours du terme, et je me suis vue basculer, à nouveau, du mauvais côté de la naissance... Un branle-bas de combat s’est alors enclenché : en quelques secondes, on m’a expliqué qu’on allait partir en césarienne d’urgence, car le cordon était engagé avant Agathe. Sur le coup, je n’ai évidemment pas bien saisi les tenants et les aboutissants de ce problème, j’ai juste compris que c’était grave et urgent. J’ai alors entendu et vu Héloïse appeler le reste de l’équipe (gynécologue, anesthésiste, aides-soignantes, brancardiers) sous l'injonction de Camille : « On part en césarienne d’urgence code rouge ! ».

Je me vois encore partir sur mon brancard de salle de monitoring vers le bloc obstétrical.
Je vois encore Camille, montée sur le brancard, à califourchon sur ma jambe, qui est obligée de maintenir sa main dans mon vagin, au prix d'un effort physique intense et durable, pour refouler la tête d’Agathe et éviter ainsi toute compression du cordon, ce qui privait Agathe d’oxygène.
Je vois encore la gynécologue arriver en quelques secondes, en train d’enfiler sa blouse.
Je l’entends encore qui demande à Camille si c’est « une latérocidence ou une procidence ».
J’entends encore Camille qui confirme qu’elle sent le cordon devant et qu’il s’agit donc d’une procidence.
Je m’entends encore répéter, apeurée, perdue, incrédule, tentant vainement de retenir mes larmes : « Vous me la perdez pas ! Vous me la perdez pas ! ».
J’entends encore l’aide-soignante essayer de me rassurer de mon entrée au bloc à mon endormissement.
Je me vois encore passer du brancard à la table d’opération.
Je sens encore la main de l’aide-soignante dans la mienne.
J’entends encore la gynécologue me dire, alors que je ne suis même pas encore prête à être anesthésiée, qu’elle commence à préparer l’intervention pour ne pas perdre de temps.
Je la sens encore me badigeonner le ventre au moment où je reçois le masque à oxygène.
J’entends encore l’anesthésiste me demander de décompter de 10 à 0. (La bonne blague ! Quelqu’un en train de subir une anesthésie générale a-t-il jamais réussi à dépasser 8 ?! :-))

Et puis c’est le trou noir.
Le trou béant.
Dans mon ventre, dans ma vie, dans ma mémoire.

Agathe est née à 1h59 ce jeudi 30 août 2018.
Même si je n’ai pas vraiment de doutes, je suis bien obligée de croire ce qu’on me dit puisque je n'étais pas vraiment là lors de sa naissance... Quelle frustration...

J’ouvre les yeux en salle de réveil vers 3h30 du matin. Je suis encore dans les vapes, évidemment. Mon mari est à mes côtés. Je demande comment va Agathe : « elle est en néonat’, je suis allé la voir, elle va bien ». Le soulagement me pousse à remercier chaque personne que je vois.
Je remercie les aides-soignantes, pour leur présence.
Je remercie Camille, qui n’en finit pas de s’excuser de m’avoir « maltraitée » (il est vrai que l’intimité que nous avons partagée lorsqu’elle refoulait la tête d’Agathe n’était pas des plus agréables, mais quelle importance, honnêtement ?!) et de m’avoir à peine expliqué ce qui se passait (elle m’a dit tout ce que j’étais capable d’entendre sur le moment, ça m’a suffi, alors je lui réponds que je m’en fiche et que ce n'était pas moi qui comptais).
Je remercie la gynécologue, qui prend le temps de venir m’expliquer ce qui s’est passé.
Je ne le dis à personne, mais je remercie aussi la vie.

J’ai appris par la suite que lors d’une « césarienne code rouge », le bébé doit naître en moins de 15 minutes eu égard à l’urgence de la situation : entre la détection de la procidence du cordon et la naissance d’Agathe, 12 minutes se sont écoulées !

Au cours des 12 petites heures qu’Agathe a passées en réanimation néonatale, mon mari a pu la voir dès son arrivée ; nous y sommes ensuite allés tous les deux à ma sortie de la salle de réveil, avant d’y retourner en fin de matinée. Et alors que nous étions en train de déjeuner dans ma chambre, une aide-soignante nous a fait la surprise de nous l’y amener : la pédiatre venait de vérifier le tracé de son encéphalogramme, qui était « strictement normal », et donc d'autoriser sa sortie du service. Nous avons alors pu commencer à nous découvrir, après cette arrivée rocambolesque et inattendue !

Au-delà des intenses émotions vécues sur le moment, cette naissance m'inspire plusieurs réflexions.

  • Pour cet accouchement, je souhaitais une naissance plus naturelle, plus douce, plus physiologique. Je m'étais même mis en tête d'essayer de me passer de la péridurale. Finalement, j'ai réussi : je n'ai effectivement pas eu de péridurale ! (Comment ça, l'anesthésie générale, ça compte quand même ?! :-P)

Trêve de plaisanterie... :

  • Cette naissance rappelle bien que rien n'est acquis lors d'une grossesse ou d'un accouchement. Malgré les angoisses et les quelques alertes de ces 9 mois, rien ne laissait présager que tout se finirait en urgence médicale ! Alors quand j'entends dire que plus rien ne peut mal se passer à quelques jours ou heures du terme, cela me hérisse le poil !
  • Je me réjouis d'avoir à nouveau choisi d'accoucher dans une maternité de niveau 3, c'est-à-dire dotée d'une unité de réanimation néonatale. Même si Agathe n'en a eu besoin que quelques heures, cela nous a évité d'avoir à être transférées dans un autre établissement !
  • Quelle ironie que ce cordon qui nourrit et fait vivre un bébé pendant toute grossesse puisse devenir dangereux, voire mortel...
  • Je n'ose imaginer où nous en serions aujourd'hui si je n'avais pas déjà été sur place ou si j'avais ne serait-ce qu'attendu plus longtemps pour signaler mes contractions...

Mais MERCI LA VIE : AGATHE EST PARMI NOUS ET EN PLEINE FORME ! :-)

(En revanche, je préfère laaaargement l'accouchement par voie basse à la césarienne... Je vous expliquerai pourquoi bientôt !)

22 octobre 2018

Même sur France Inter !

Audio

Mercredi dernier, sur France Inter, Claude Askolovitch a parlé - de son propre chef, qui plus est - du deuil périnatal et de Souvenange ! J'ignore comment travaillent les auteurs de revues de presse comme on en entend sur toutes nos radios nationales, mais celui-ci a su repérer, parmi les innombrables journaux qui maillent notre territoire, la récurrence des articles sur le deuil périnatal et notre belle association qui ont fleuri lundi dernier. J'en ai pleuré de joie et d'émotion, et j'ai même redoublé de larmes en l'entendant citer La Voix du Nord à l'idée d'avoir contribué, à mon petit niveau, à cette reconnaissance !

Pour écouter le podcast, c'est par ici.

Ou par là :

Et en voici directement le texte :

Elle est, cette brutalité, à la une du Journal de Saône-et-Loire, une froide brutalité qu'ont subie Pierrick et Mégane, un jeune couple aux traits marqués, dont voici l'histoire... À l'été 2017, Pierrick et Mégane apprennent qu'ils attendent des triplées, ils se préparent, ils choisissent les prénoms des trois filles qui seront Zoé, Lou et Jade, mais la grossesse est très difficile et le 20 décembre, les petites filles décèdent à la naissance. "Elles étaient belles, disent les parents, il ne leur restait qu'à grandir un peu". Pierrick et Mégane se replient sur leur douleur quand, le 18 janvier, la Caisse primaire d'assurance maladie leur réclame 845 euros et 25 centimes d'indu, car voyez-vous Mégane a bénéficié d'indemnités journalières au titre de la maternité, alors qu’elle aurait dû être indemnisée au titre de la maladie, car pour avoir droit aux indemnités maternité, il faut qu'une grossesse ait duré au moins 22 semaines : Mégane a perdu ses bébés à 21 semaines et 6 jours. Et c'est donc l'histoire inflexible du règlement que nous raconte le Journal de Saône-et-Loire, mais il se joue en réalité autre chose, parce qu'en refusant ce mot "maternité", l'administration a dit aux parents que leur grossesse et leurs filles n'avaient pas existé. 

Et c'est ici qu'un journal aborde les rivages de l'intime et révèle une peine que seuls connaissent ceux qu'elle a traversés : comment faire le deuil d'une vie qui n'a pas eu lieu ? Et, réveillé par Le Journal de Saône-et-Loire, je m'aperçois que ce deuil périnatal a imprégné nos journaux ce début de semaine, c'était lundi - je ne l'avais pas vu - une "Journée mondiale de sensibilisation", et dans Le Parisien, La Dépêche, l'Est républicain, la Voix du Nord, on pouvait lire des parents qui prononcent encore les noms de ces enfants qui n'ont pas vécu. 

Ce matin encore dans Midi Libre, une association, Souvenange, propose aux parents de photographier ces bébés morts à la naissance pour que reste une image pour aider à faire le deuil... À Montpellier, Nathalie Combes est une de ces photographes. Elle a grandi dans le silence d'une famille et les pleurs d'une maman qui avant elle avait perdu deux enfants. On n'en parlait pas, il faudrait. Notez bien, il n'y a pas un gramme de voyeurisme dans nos journaux mais au contraire une attention à la douleur, et aussi le témoignage d'une force, la force de ceux qui se relèvent.

(...)

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Double accroche !

Lundi dernier, à l'occasion de la Journée internationale de sensibilisation au deuil périnatal qui a lieu le 15 octobre de chaque année, La Voix du Nord - journal régional quotidien - a consacré 3 pages au deuil périnatal et en particulier à Souvenange, l'association dont je suis bénévole, qui me tient tant à coeur et dont je vous ai déjà parlé.

Cette année, l'association a décidé de mener une campagne de médiatisation et a pour l'occasion constitué un dossier de presse digne de ce nom, qui a été adressé à de nombreuses rédactions. Plusieurs articles plus ou moins longs, plus ou moins fournis ont ainsi été publiés à travers toute la France grâce à la mobilisation de nos près de 200 bénévoles ! Allez faire un tour par ici pour les découvrir ! :-)

Voici les articles de La Voix du Nord de cette année, en écho à celui de l'an dernier, qui bénéficient carrément d'une double accroche en une !

Dommage qu'ils aient choisi de réutiliser une photo de l'an dernier : j'ai perdu plus de 10 kg depuis ! ;-)

Quel bonheur de me voir définie, en troisième page, comme "la maman d'Élise" ! Un statut que l'on m'accorde trop rarement...

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18 septembre 2018

5 ans

Il y a 5 ans, à cette heure-ci, tu étais déjà morte, mais pas encore née. Cette année, je ne sais pas quoi dire sans craindre de me répéter. Mes sentiments sont les mêmes, mes mots le seraient aussi. Alors, pour honorer ta mémoire, j'ai envie de laisser la parole à tes frères, que la naissance de leur petite sœur semble encourager... Instinctivement, sans même en avoir conscience, ils sentent, ils savent que naissance et mort sont parfois intimement liées.

Évidemment, du haut de ses 5 ans, Gaspard est plus prolixe et plus à l'aise pour mettre des mots sur ce qu'il ressent, même si Hector, qui n'a que 3,5 ans, sait aussi exprimer parfois ce qui l'anime par rapport à cette grande sœur restée petite.

 

Gaspard, le 8 septembre :

Heureusement qu'Agathe, elle a pas fait pareil qu'Élise.

 

Gaspard, le 16 septembre :

J'espère que, quand tu seras morte, Agathe sera un peu plus grande.

 

Et aujourd'hui même, alors que je leur expliquais que cela faisait 5 ans que leur sœur était morte et que je leur demandais ce qu'ils lui diraient s'ils pouvaient lui parler :

Hector, en larmes : Moi, je veux voir Élise en vrai !

Gaspard : Moi, si je pouvais parler à Élise, je lui dirais : "Élise, je voudrais que tu sois avec nous, mais on n'a pas le choix, tu dois être morte."

J'avoue que ce "tu DOIS être morte" m'a laissée sans voix...

 

Et au coucher, pour continuer de penser à Élise, nous avons lu "Les raccomodeuses de cœurs déchirés". J'ai réussi à aller au bout sans pleurer, même si ma voix n'était pas très assurée... (Et nous avons fini par "Crocolou aime les saisons" histoire de déplomber l'ambiance avant qu'ils ne s'endorment !...)

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08 septembre 2018

Jeudi 30 août 2018

Agathe est née le jeudi 30 août 2018 à 01h59.

 

(Je reviendrai prochainement sur cet accouchement qui est loin de s'être deroulé comme nous l'imaginions...)

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